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Novembre 2016
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Conseil Municipal
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Remise du diplôme de la Citoyenneté d’honneur de la Ville de Paris à M. DÜNDAR.

Débat/ Conseil municipal/ Novembre 2016


 

Mme LA MAIRE DE PARIS. - C?est un moment de grande émotion et je suis très heureuse, mes chers collègues, mes chers amis, cher Can DÜNDAR, cher Président de "Reporters sans frontières", chers amis, c?est avec une profonde émotion que nous vous accueillons ici, à l?Hôtel de Ville de Paris, ce matin. Je veux vous dire que nous ressentons un immense soulagement de pouvoir enfin vous recevoir et vous voir, avec l?énergie qui est la vôtre.

Il y a quelques mois, lors de la journée consacrée à la liberté de la presse, journée internationale, nous n?avions pas pu vous remettre la Médaille de la Ville de Paris, car il vous était alors interdit de quitter la Turquie. C?est votre femme, Dilek, qui était venue à Paris la recevoir en votre nom. Vous me permettrez, bien sûr, d?avoir une pensée très émue pour elle, qui, à son tour, est interdite de quitter le territoire turc, ce qui vous empêche de pouvoir vous retrouver avec votre famille, ce qui devrait être le droit de toute personne aujourd?hui.

Votre crime, il est bien connu de tous : vous avez osé publier, enquête à l?appui, un article révélant la livraison par les services de renseignements turcs d?armes aux islamistes en Syrie. Vous avez exercé votre liberté d?expression en toutes circonstances. Voilà votre crime.

Pour vos articles et pour simplement avoir exercé votre métier, on vous a emprisonné. On a tenté de vous assassiner, et désormais vous risquez la prison à vie. Malgré les pressions, les difficultés croissantes, vous êtes un infatigable défenseur des libertés publiques en Turquie.

Il y a encore quelques mois, vous étiez rédacteur en chef du quotidien "Cumhuriyet" où, à travers tout le travail d?information que vous avez mené depuis des années, vous avez et vous incarnez toujours l?aspiration du peuple turc à vivre dans un pays libre qui garantisse à chacun le droit à l?information, à la pluralité, à la possibilité d?avoir une opinion exprimée qui puisse être différente de celle du pouvoir en place.

Vous le savez, nous le savons, sans liberté de la presse, il n?y a pas de liberté et, sans liberté, il n?y a plus de démocratie. Je veux à nouveau saluer le travail exceptionnel de "Reporters sans frontières" qui soutient des journalistes comme vous qui sont privés de ce droit essentiel.

Réunis à vos côtés ce matin, nous formulons ici, avec l?ensemble des élus parisiens, quel que soit d?ailleurs la représentation politique, majorité, opposition, nous sommes réunis autour de vous et nous formons le v?u unanime de voir une Turquie laïque et démocratique assumer son histoire, s?assumer de nouveau pleinement comme un grand pays de prospérité et de progrès.

Vous êtes aujourd?hui le symbole de l?engagement des journalistes turcs en faveur du pluralisme des médias. Nous savons combien ce combat est hélas devenu nécessaire en Turquie.

Chaque jour, nous apprenons de nouvelles arrestations de journalistes.

Le 31 octobre, le rédacteur en chef actuel de votre journal, Murat SABUNCU, et l?essentiel de sa rédaction ont été arrêtés.

Parmi ces journalistes figure aussi Kadri GURSEL que nous avions eu la chance d?entendre lors de cette soirée du 2 mai au Théâtre du Rond-Point.

Les médias d?ailleurs qui soutiennent la cause kurde sont menacés, on le sait, et ferment les uns après les autres. Ici, nous soutenons la cause kurde. Cet hémicycle, cette Assemblée soutient notamment le Centre historique kurde qui s?est installé depuis très longtemps à Paris. Nous savons combien ils sont courageux et nous devons les soutenir.

Aujourd?hui même débute le procès du correspondant de "Reporters sans frontières", Erol ÖNDEROGLU, qui à son tour a été accusé de propagande terroriste.

Je tiens aussi, mes chers collègues, et je voulais vous le faire savoir, à exprimer mon inquiétude et celle de l?ensemble des maires siégeant au sein de C.G.L.U., Cité et Gouvernements locaux unis, vous savez cette grande organisation des maires du monde, parce que deux de nos collègues, deux co-maires de Diyarbakir, ont été arrêtés à leur retour du Congrès de Bogota, où nous étions ensemble. Nous étions réunis pour le Congrès mondial de C.G.L.U. et ils ont été arrêtés à leur retour de ce congrès.

Je veux aussi bien sûr exprimer notre inquiétude, nous l?avons fait ici sur les bancs de cette Assemblée, concernant les parlementaires, les élus, les fonctionnaires qui, encore ces derniers jours, étaient arrêtés en Turquie.

Plus fondamentalement, les annonces répétées du président turc en faveur du rétablissement de la peine de mort constituent une très grave remise en cause des Droits de l?Homme et des valeurs qui fondent notre idéal démocratique, notre idéal européen.

Cher Can DÜNDAR, c?est dans un tel contexte que vous êtes devenu le symbole de tous ceux, qui se battent pour que la liberté de la presse et la liberté des peuples à s?exprimer et à disposer de leur sort, soient respectés. Ce combat trouve un bouleversant écho au sein de cette Assemblée et au-delà de nos murs dans toute la Capitale.

Je veux rappeler à tous les membres de cette Assemblée que c?est dans votre journal, "Cumhuriyet", tellement inquiété aujourd?hui, qu?ont été publiés les dessins de "Charlie Hebdo" parus au lendemain des attentats de 2015. Bien plus qu?un hommage, il y avait dans cette publication le gage donné d?une fraternité universelle consentie entre les hommes et les femmes qui partout dans le monde aspirent à vivre librement.

Près de deux ans plus tard, tous les membres de cette Assemblée, et je peux vous affirmer aussi tous les Parisiens, savent combien le combat que vous menez là-bas en Turquie touche au plus intime de notre propre existence, ici, à Paris. Les Parisiens qui, au cours de leur longue histoire, se sont toujours révoltés chaque fois que la liberté était remise en cause, les Parisiens, qui, le 7 janvier 2015, à quelques centaines de mètres de ce lieu, de cette enceinte, ont vu des journalistes assassinés pour avoir exercé leur liberté d?expression, le savent.

Votre combat en Turquie est aussi un combat qui résonne à Paris et nous ne pouvons que vous en remercier parce que, vous, vous risquez votre vie, et nous ne pouvons que vous soutenir.

C?est donc avec une émotion particulière que je vous remets cette distinction pour vous témoigner toute notre gratitude. À travers ce geste qui fait de vous un Citoyen d?honneur de la Ville de Paris, je veux redire combien la liberté de la presse constitue l?un de nos biens les plus précieux, combien nous nous sentons proches de celles et ceux qui la défendent. Paris sera toujours, pour eux, pour vous, un lieu de refuge solidaire, comme nous le sommes pour toute l?humanité.

Je vous remercie et je vous remets ce diplôme de citoyen d?honneur de la Ville de Paris.

(Applaudissements).

M. Can DÜNDAR. - (traduction) Madame la Maire, Mesdames et Messieurs les Députés, je suis très honoré de pouvoir être aujourd?hui parmi vous.

Paris était toujours, depuis mon enfance, la ville de mes rêves. La première fois que je suis sorti de Turquie, c?était la première ville d?Europe que j?ai pu voir, et je dois aussi dire que nous avons passé notre lune de miel ici à Paris.

Paris a toujours eu une place très importante dans ma vie. Je viens ici aujourd?hui de la part de la plus grande prison de journalistes dans ce monde. Je suis très heureux aujourd?hui de pouvoir venir de la ville des prisonniers à la ville des libertés.

C?est très bien que ce prix ou ce diplôme que vous m?avez décerné ici aujourd?hui ne soit pas donné en mon nom, et je l?accepte au nom de tous les journalistes qui sont en prison en Turquie aujourd?hui.

Et avec ce diplôme, vous ne faites pas simplement que nous honorer, mais en même temps, vous nous montrez votre solidarité et votre soutien. Je considère également cette citoyenneté d?honneur comme un message très important, qui est adressé à l?égard du Gouvernement turc.

Paris est du côté des libertés et contre toute forme de pression.

Paris est du côté de la laïcité, contre toute forme de pression religieuse.

Et Paris est pour l?égalité hommes-femmes, et contre l?imposition des hommes.

Ce message que vous nous donnez aujourd?hui et que vous donnez également aux autres nous aidera beaucoup dans notre combat à l?avenir.

Nous traversons l?une des périodes les plus obscures de notre histoire. Tous les dirigeants de mon journal se trouvent malheureusement actuellement en prison. Et il faut également dire que mon journal était l?un des seuls journaux qui restent aujourd?hui en Turquie, qui tiennent tête à cette pression, à cette oppression en Turquie.

Et comme ils ont vu qu?ils ne pouvaient pas nous dévier de notre chemin malgré tous les procès qu?ils nous ont intentés, ils ont finalement décidé de nous mettre en prison.

Neuf dirigeants de mon journal, qui sont tous des amis très proches, sont aujourd?hui en prison et, depuis une dizaine de jours, ils n?ont toujours pas pu voir leurs avocats.

Concernant notre ami Erold ÖNDEROGLU, le représentant de R.S.F. en Turquie, son procès débute aujourd?hui et il est également sous la menace de pouvoir être arrêté aujourd?hui.

Malheureusement, il n?y a pas que les journalistes qui sont sur la liste d?ERDOGAN, mais il y a également des hommes et des femmes politiques. Ils ont commencé par le Maire de Diyarbakir qui avait été élu avec 55 % des voix. Ensuite, ils ont arrêté onze élus, onze députés du troisième plus grand parti de Turquie, HDP, qui représente à peu près 6 millions de votes. Pendant qu?ERDOGAN fait tout cela, il présente tout cela comme si c?était une conséquence "normale", naturelle de l?Etat d?exception qu?il a proclamé. Il nous donne l?exemple de la France.

Dites-nous s?il y a vraiment des maires ou des journalistes en France qui sont en prison à cause de l?Etat d?exception ou de l?Etat d?urgence qu?il y a en France ?

Je ne vais pas vous parler d?ERDOGAN aujourd?hui, puisque le monde entier le connaît, mais je voudrais très brièvement vous parler d?un visage un peu moins connu de la Turquie aujourd?hui.

Vous pensez souvent à ERDOGAN lorsque l?on parle de Turquie, mais il y a une autre Turquie, un autre visage de la Turquie. Il y a également une Turquie moderne, laïque, qui croit en les droits de l?homme, en l?Europe, et aux valeurs de l?Europe. Il y a également cette Turquie-là. Ces gens-là aujourd?hui défendent la république laïque, au prix de leur vie. Et nous avons besoin de votre soutien pour cela.

Malheureusement, il faut dire aujourd?hui que les gouvernements européens sont comme pris en otage par ERDOGAN, grâce à l?accord concernant les réfugiés. A cause de cela, nous n?entendons pas beaucoup de voix critiques de la part de l?Europe dans ce contexte, mais peut-être qu?à la place de la voix des gouvernements, nous aurons besoin du soutien et de la solidarité des gouvernements locaux, des élus locaux et de la société civile.

On peut faire des partenariats entre villes, par exemple. On peut choisir des villes comme Diyarbakir, par exemple, comme ville jumelée. Il ne faut pas laisser les personnes seules en prison. Il faut les soutenir.

Aujourd?hui, nos dirigeants, nos écrivains ou nos caricaturistes se trouvent en prison et ont des procès intentés contre eux, puisqu?ils avaient publié les caricatures de Charlie Hebdo. Il faut venir suivre leur procès par exemple.

Et toute cette amitié dont vous nous témoignez ici aujourd?hui, il faut aussi la témoigner pour nos autres collègues qui se trouvent en Turquie.

Avec cette citoyenneté d?honneur que vous m?avez donnée aujourd?hui, je me sens plus fort et plus solidaire. Et jusqu?à la fin de ma vie, je ferai tout mon possible pour mériter cette citoyenneté d?honneur. Je continuerai à combattre pour les libertés et pour la liberté de la presse.

Je vous remercie au nom de tous mes collègues et amis qui sont aujourd?hui en prison.

Merci.

(Applaudissements).

(M. Mao PENINOU, adjoint, remplace Mme la Maire de Paris au fauteuil de la présidence).