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Juillet 2017
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Annexe n° 1 - Audition de M. Michel SIDIBÉ, directeur général d'ONUSIDA.

Débat/ Conseil municipal/ Juillet 2017


 

M. Michel SIDIBÉ. - Merci Anne, c'est un honneur et un privilège pour moi d'être là avec vous aujourd'hui et je tiens à remercier les conseillers de la Ville de Paris.

La lutte contre le Sida est une lutte que je pourrais caractériser de très particulière parce que, au début, on a pensé plutôt maladie, et en réalité on s'est très vite rendu compte que ce qui était fondamental, c'est de ne pas oublier les personnes, de mettre les personnes au centre de notre préoccupation.

Ce combat donc, nous a amenés tout de suite vers des partenariats inédits : la société civile, des personnes sans voix, des gays qui se sont mobilisés dès le début, qui se sont battus pour la justice sociale et ont combattu l'injustice pour ainsi dire.

Mais ces partenariats n'ont pas suffi, il a fallu l'innovation et l'activisme, et l'activisme sous toutes ses formes.

Et cette lutte est particulière parce qu'on n'a jamais vu autant d'activisme dans la science. Les scientifiques sont devenus des activistes, ils ont relayé les voix des populations qui étaient à la marge et refusaient d'être exclues, et ils ont fait en sorte que l'on puisse? Bien sûr la France était parmi les premiers pays à être à l'avant-garde de ce combat, avec la découverte du virus. Sans cette découverte, on n'aurait pas progressé.

Mais on s'est vite rendu compte que l'activisme au niveau de la science nous a aidés à changer complètement la nature même de l'épidémie. N'oubliez pas, on donnait 18 comprimés aux malades il y a quelques années. Aujourd'hui, on donne un comprimé aux malades. Bientôt, on donnera certainement une injection tous les quatre ou cinq mois.

Donc, le partenariat, l'activisme, mais l'innovation.

L'innovation fut centrale, le combat de la société civile nous a permis et je me rappelle encore lorsque le Président CHIRAC disait à Abidjan, "les malades sont au Sud et les médicaments sont au Nord", et je me rappelle encore en 2001, on nous disait lors de la déclaration de politique générale au niveau de l'assemblée générale, que l'on ne pouvait pas donner les médicaments aux plus pauvres, que ces pauvres ne pourraient pas suivre le protocole et que c'était trop cher. C'était en effet 15.000 dollars par personne, par an.

Aujourd'hui, nous parlons de 80 dollars par personne par an.

Il y a eu donc tout un combat, un combat pour la justice sociale, un combat pour faire en sorte que cette lutte devienne un bien public, et pas seulement un combat pour quelques privilégiés.

Cela a changé complètement la nature et les résultats sont là.

Aujourd'hui, on passe de? Je me rappelle encore quand j'étais en Ouganda, au Zaïre de l'époque, les hôpitaux étaient remplis de gens qui mouraient. Il n'y avait pas d'espoir, on ne savait pas quoi faire.

Aujourd'hui, je viens de l'Union africaine où j'ai participé à la réunion des chefs d'État, je leur disais : on a 12 millions de personnes sous traitement en Afrique aujourd'hui, personne n'en aurait rêvé, il y a seulement 10 ans, on avait à peine 50.000 personnes sous traitement. Aujourd'hui, on a 12 millions de personnes sous traitement.

On peut dire que l'on est en train de briser la trajectoire de l'épidémie et de stopper la transmission de la mère à l'enfant, ce qui relevait du rêve il y a quelques années de cela, personne n'aurait cru qu'on aurait pu le faire, qu'on aurait pu avoir des pays aujourd'hui avec des générations nouvelles qui naissent avec des enfants sans le Sida.

Et cela, c'est une victoire extraordinaire.

Mais en même temps, je voudrais dire quand même que nous sommes à un moment très particulier de cette lutte.

Très particulier pour la simple raison que l'on risque d'être victime de nos succès. Et je dirais que la conspiration la plus dangereuse que nous avons aujourd'hui, ce n'est plus cette conspiration du silence que l'on avait, c'est plutôt la conspiration de la complaisance. Et que ce soit au Nord ou au Sud, les gens ont l'impression quelque part que l'on a gagné contre cette maladie. Et on a malheureusement de plus en plus de nouvelles infections, et des infections que l'on aurait pu certainement éviter.

Alors, ce qui nous pousse aujourd'hui à dire que c'est possible de gagner contre l'épidémie, on peut mettre fin à cette épidémie, mais il nous faut dédoubler nos efforts, il nous faut accélérer et atteindre surtout les personnes qui ont été exclues.

Et là, je vais vous dire que je suis beaucoup plus inquiet aujourd'hui, je le dis sincèrement, en tant que directeur général de l'ONUSIDA, par l'Europe de l'Est, l'Asie centrale, que l'Afrique du Sud.

L'Europe de l'Est, l'Asie centrale, c'est là où l'épidémie est la plus rapide au monde.

Et pourquoi ? Pour la simple raison que l'on a des mauvaises lois, les gens qui s'injectent de la drogue sont considérés comme des criminels, ils se cachent, ils infectent leurs partenaires. Les gays sont exclus, les travailleuses du sexe ne sont pas considérées comme des personnes qui doivent avoir certainement tous les services qui pourraient les aider à ne pas s'infecter et infecter les partenaires.

Donc, on est face à une situation qui fait que l'on a une explosion.

Mais on a une co-infection avec l'hépatite C qui m'inquiète, ce n'est plus seulement une infection du Sida, mais aussi une co-infection.

Je voudrais revenir sur la raison pour laquelle je suis là, dire que les villes peuvent constituer pour nous le relais, disons le moteur qui nous permettra justement d'aller à l'échelle rapidement, de briser cette conspiration du silence, et d'atteindre cette population qui malheureusement est exclue aujourd'hui.

On en a l'expérience parce que, avec Anne, on a décidé il y a juste quelques années, parce que cela va tellement vite, c'est incroyable, quand on a décidé de lancer ce mouvement et faire en sorte que l'on puisse avoir les villes avec nous, personne n'y croyait, les gens nous disaient : qu'est-ce que c'est que cette initiative ?

Aujourd'hui, on a plus de 230 villes, et c'était en 2014, plus de 230 villes signataires.

Et ce qui est intéressant, on l'a vu à Abidjan avec Anne, c'est que les villes se sont mobilisées, les maires étaient là et avaient leur plan d'action et essayaient de repenser complètement leur stratégie pour pouvoir atteindre les objectifs de l'ONUSIDA, particulièrement les 90, 90, 90, faire en sorte que 90 % des personnes qui sont infectées aujourd'hui mais qui ne connaissent pas leur statut sérologique puissent le connaître et faire en sorte que sur ces 90 % qui sont détectés et savent maintenant qu'ils sont positifs, on puisse mettre 90 % de ces malades sous traitement et que l'on arrive à contrôler l'activité du virus de 90 % de ceux qui sont sous traitement, que l?on puisse pratiquement contrôler l?activité du virus dans leur sang. Donc, ils ne vont plus transmettre la maladie, et on peut contrôler ainsi la maladie. Et nous, on pense que c?est très important, cette initiative, et c?est une initiative unique. De New York à Maputo, aujourd?hui, toutes les villes sont engagées. Les villes viennent ensemble et les villes font leur constat, leur analyse de la situation.

On sait par exemple qu?à Paris, qui ne fait pas exception, près de 20 % de l?ensemble des personnes vivant avec le V.I.H. en France vivent ici, à Paris. Je dis bien 20 %. Et à Abidjan, N'Djamena, c?est pratiquement 30 %. Kinshasa, Yaoundé, c?est 20 %. Donc si on arrive déjà à faire en sorte que l?on aille à l?échelle rapidement dans les grandes villes, on peut déjà contrôler l?épidémie, parce que 50 % des infections totales sont dans les villes aujourd?hui.

Je voudrais donc dire encore une fois qu?être avec vous aujourd?hui, c?est un privilège, c?est un honneur, Anne, et je tiens à te remercier. Je pense que ces villes constituent vraiment des laboratoires pour des nouveaux types de partenariats, que c?est vraiment là où on va trouver l?innovation et que c?est là où on peut renforcer cette riposte communautaire qui est indispensable pour atteindre les exclus.

Encore une fois, je dirai qu?il y a deux choses importantes, et je voudrais vous interpeller sur ce sujet : la première, c?est que l?on peut avoir aujourd?hui des générations nouvelles qui peuvent naître sans Sida. Et on peut vraiment gagner. C?est possible. Et les villes peuvent se mobiliser pour démontrer qu?aujourd?hui, il y a des villes où on a des générations nouvelles qui naissent sans Sida. C?est la première chose.

Deuxième chose : je voudrais vous interpeller, parce qu?on est en France, et malheureusement, on a fait des progrès énormes, mais l?Afrique de l?Ouest et l?Afrique Centrale sont à la traîne. C?est malheureux, encore une fois, de le dire, mais 36 % des personnes vivant avec le V.I.H. ne connaissent pas? Disons que seulement 36 % connaissent leur statut. Seulement 36 % aujourd?hui ! On a 1,4 million de personnes qui sont testées, qui sont positives, mais qui ne sont pas sous traitement. On a trois personnes sur quatre qui n?ont pas accès au traitement en Afrique de l?Ouest et en Afrique Centrale.

On a pratiquement, selon les dernières données que j?ai, 400.000 enfants vivant avec le V.I.H. qui n?ont pas eu accès au traitement. Voilà un peu ce qui m?interpelle, et je souhaiterais qu?en sortant de cette salle, au moins, vous puissiez être nos avocats pour pousser, pour faire en sorte que cette partie de l?Afrique ne reste pas à la traîne et que l?on puisse repenser nos stratégies, et que les villes puissent constituer ce relais pour nous, pour que l?on puisse atteindre ces personnes qui malheureusement souffrent parce qu?elles n?ont pas accès au traitement, qui malheureusement souffrent parce qu?elles n?ont pas accès aux ressources qui sont disponibles, que ce soient les ressources du fonds mondial ou d?autres types de ressources. La plupart des ressources du fonds américain sont dans les pays anglophones, et je souhaiterais qu?il y ait une mobilisation à travers vos voix.

Encore une fois, Anne, je tiens à te remercier et dire que je ne voudrais pas abuser de cette plateforme, mais c?était un plaisir et un honneur pour moi d?être avec vous et de vous sentir derrière moi et derrière tous ceux qui n?ont pas de voix.

Je vous remercie.

Mme LA MAIRE DE PARIS. - Merci.

Quelques mots, cher Michel SIDIBÉ, Monsieur le Directeur général, vraiment quelques mots, d?abord pour te remercier de venir porter ce message auprès des élus de Paris, et bien sûr en présence aussi de M. le Préfet de police. Merci aux élus de Paris d?avoir accepté de bouleverser un peu l?ordre de notre séance pour que nous puissions avoir ce message très important.

Il est clair que le combat qui est mené est un combat que nous menons déjà dans notre ville, et je veux remercier Bernard JOMIER, je veux remercier l?ensemble des services, les associations, avec lesquelles ici, à Paris, depuis maintenant trois ans, nous avons défini une stratégie "Paris sans Sida", avec une méthode. C?est le docteur France LERT qui nous a aidés à construire cette stratégie, qui est aujourd?hui à l??uvre, et je crois que c?est la bonne façon de procéder, en mettant les associations, les partenaires autour de la table pour définir et agir le plus efficacement possible, à la fois là où il faut relancer la prévention, parce qu?il y a aussi un relâchement de cette prévention, et puis, là où il faut tout simplement aller la porter, selon les populations. Je pense notamment aux populations subsahariennes, notamment les femmes, présentes à Paris, qui sont particulièrement concernées ; mais bien sûr, je pense aux populations "jeunes hommes homosexuels", où moins jeunes, d?ailleurs, qui aujourd?hui ont un relâchement dans la prévention et dans l?utilisation notamment des préservatifs et de tous les moyens de prévention.

Ce travail, nous le faisons à partir de cette stratégie. Je veux remercier Jean-Luc ROMERO, qui est avec nous dans cette salle, qui est ici et qui nous a aussi beaucoup accompagnés pour porter cette stratégie. Il est Conseiller d?arrondissement et maire-adjoint dans le 12e arrondissement de Paris, chère Catherine, mais je veux le remercier pour ce travail constant, sans faille, qui nous permet sans doute d?être à la hauteur.

Lorsque nous avons décidé de nous engager plus fortement, et notamment aux côtés de l?ONUSIDA et aux côtés de Michel SIDIBÉ, c?est parce qu?effectivement, notre responsabilité de ville, de grande ville, de ville-monde qui est en relation avec d?autres villes du Nord ou du Sud, notre responsabilité était évidente. Depuis longtemps, Paris a mis en place, depuis 2001 une politique d?aide, notamment sur les questions du Sida en Afrique, avec, à travers son action directe, bilatérale, l?installation, la mise en place de dispensaires, de lieux où, effectivement, les médicaments ont pu être fournis, ou de lieux où la prévention a pu se faire, mais aussi à travers une action plus multilatérale au sein de l?Association internationale des maires francophones, que je préside - par tradition, c?est le Maire de Paris, qui la préside - et qui est très engagée aussi dans le financement de projets concrets, partout dans le monde, et notamment en Afrique, sur ces questions.

Ce que je peux vous dire, c?est que la mobilisation qui a eu lieu, à la fois à l?échelle planétaire, avec plus de 200 villes, 230 villes, dont New York, dont des villes qui ont aussi une parole forte à l?échelle internationale, a été quelque chose de fulgurant. Nous nous sommes réunis d?abord en 2014 ici. Nous étions une trentaine de maires, notamment de l?Afrique francophone, et aujourd?hui, nous sommes plus de 200 partout sur la planète, et ce n?est pas simplement un engagement, c?est de l?activisme. Et on sait que sur la question du Sida, il faut tous être des activistes tout le temps. Et donc, c?est de l?activisme des maires pour mettre en place ces stratégies sans Sida.

Ce que nous avons initié ici, avec "Paris sans Sida", a fait l?objet d?un séminaire à Abidjan il y a quelques mois, qui a été impressionnant ; impressionnant par la façon dont les idées et les propositions, les équipes de toutes ces villes ont travaillé, et je sais qu?aujourd?hui, c?est déjà en train de produire des effets sur le terrain.

Les aides, par exemple, que nous votons ici-même via l?Association internationale des maires francophones? Des aides ont permis par exemple au Gabon - et nous avons eu l?occasion de visiter ce lieu avec Bernard JOMIER et Patrick KLUGMAN -, dans un centre qui accueille les mères enceintes, enfin, les futures mères, qui sont porteuses du virus, cela a permis l?année dernière de faire naître des enfants sans Sida, avec des mères qui sont des mères porteuses du virus. Donc ce que nous sommes tous ensemble en train de faire a vraiment un effet concret, positif, immédiat, et je voulais vous le dire.

Cher Michel, ce Conseil, je crois, est vraiment unanimement à vos côtés, aux côtés de l?ONUSIDA, unanimement engagé. En tous les cas, votre passage à Paris méritait que l?on s?attarde un moment ici dans ce Conseil. C?est aussi ce travail que nous faisons, que l?Exécutif, mais beaucoup d?autres parce que ce n?est pas que l?Exécutif, fait au quotidien. Je pense que c?est une fierté qui doit être partagée par tous, majorité comme opposition. En tous les cas, c?est un combat qui vaut tellement la peine et qui est en passe d?être gagné, si on continue sur cette voie et si chacune et chacun d?entre nous se fait l?ambassadeur, l?ambassadeur de ce "Paris sans Sida", je pense que nous pourrons aussi encore mieux aider les autres territoires, les autres villes qui se sont engagées. Cher Michel SIDIBÉ, merci, et le soutien de Paris est plein et entier.

(Applaudissements).

Je vais prendre congé de Michel SIDIBÉ.

Bernard JOMIER me dit que certains l?ont déjà utilisé, il y a un "photomaton" à côté et vous pouvez vous prendre en photo. Cela participera à la campagne de "Paris sans Sida". N?hésitez pas même à aller rencontrer, pour ce qui est des présidents de groupe notamment, Michel SIDIBÉ.