Précisez votre recherche (les choix sont cumulatifs) :
> PAR ANNÉE  
Mai 1998
> PAR TYPE DE CONSEIL (MUNICIPAL / GÉNÉRAL)  
Conseil Municipal
> Type de document (Débat / Délibération)  

43- Voeu déposé par le groupe socialiste et apparentés relatif à la rue Richepance.

Débat/ Conseil municipal/ Mai 1998



M. Jean-François LEGARET, adjoint, président. - Pour en terminer avec les affaires relevant de l'urbanisme, je vous soumet la proposition de voeu présentée par les élus du groupe socialiste sur la rue Richepance.
Je demande que le voeu soit distribué à tous les élus. Il est en cours de diffusion.
Qui souhaite s'exprimer au nom du groupe socialiste ?
M. Alain LE GARREC. - Le 27 avril 1848, sous l'impulsion forte et tenace de Victor Schoelcher, le gouvernement provisoire décidait l'abolition de l'esclavage, c'était certes la deuxième fois, mais ce fut la bonne. Il y a donc 150 ans, l'ignominie des ignominies prenait fin.
Après de nombreuses batailles menées par Brissot, Mirabeau, Condorcet, l'Abbé Grégoire qui, dès 1788, avaient fondé à Paris la Société des amis des noirs, la Convention nationale en 1794 après que le député de Saint-Domingue, Belley ait exposé aux représentants du peuple les souffrances des esclaves et leurs réclamations, le député Levasseur de la Sarthe demande que la Convention décrète dès ce moment que l'esclavage soit aboli sur tout le territoire. La France entrait ainsi dans le monde civilisé.
En 1802, Bonaparte, 1er Consul, profondément raciste qui, parlant des noirs et des hommes de couleur dans son armée, disait " ces africains empanachés " ne pouvait qu'être sensible aux arguments des planteurs et de la bourgeoisie maritime. On peut relever dans un rapport de son ministre de la Marine le passage suivant :
" Je suis trop français pour être cosmopolite et de même que Sparte eut des Ilotes, je veux des esclaves dans nos colonies. La liberté est un élément pour lequel l'estomac des nègres n'est pas encore préparé ". Tel est l'état d'esprit des dirigeants français qui votèrent la loi le 20 mai 1802 par une majorité de 211 voix contre 60. La France, après une rapide incursion, quittait le monde civilisé.
Article 1 : dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d'Amiens du 26 mars 1802, l'esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789.
Article 2 : la traite des noirs et leur importation dans les dites colonies auront lieu conformément aux lois et règlements existants avant 1789.
C'est-à-dire que nous revenions à l'application du Code noir mis en place sous Louis XIV.
La Guadeloupe et Saint-Domingue n'étaient pas intéressées par cette loi, mais comme il ne pouvait y avoir deux situations, Bonaparte se prononça pour un régime unique : l'esclavage.
Le Général Leclerc, beau-frère de Bonaparte, fut chargé de Saint-Domingue, et le Général Richepance, après refus de Bernadotte, fut chargé de la Guadeloupe.
Le Général Richepance né à Metz en 1770, brillant soldat, vainqueur à Hohenlinden, allait révéler au cours de cette expédition toute sa rouerie et sa férocité. Ce général pouvait simplement obéir aux ordres, mais il fit plus, et dès que sa flotte toucha la Guadeloupe, le 6 mai 1802, il s'en suivit une des pages les plus sanglantes de l'histoire de France. Répression, mensonges, trahison, exécutions sommaires, rien ne fut épargné aux malheureux qui avaient fait confiance à la France pour préserver leur dignité d'hommes libres.
Après ces combats désespérés, le Colonel Louis Délgrés, préférant la mort à l'esclavage, se fit sauter avec 300 de ses hommes, le 28 mai 1802. Son épouse, Solitude, qui l'avait toujours secondé, eut droit de mettre son enfant au monde car il appartenait à son maître, puis fut exécutée sur ordre de Richepance. Ces trois semaines meurtrières et la répression qui suivit fit certainement plusieurs dizaines de milliers de morts.
Au nombre important de ces hommes et de ces femmes libres, je voudrais citer outre Délgrès, Ignace, Massoteau, Palerme, Codou, Kirwan, Dauhin, Jacquier et tant d'autres. Richepance, début juillet 1802, décrétait le retour à l'esclavage, en Guadeloupe.
Le nom de Richepance a été donné à cette rue en 1807 ; cela fait donc 191 ans; il n'est que temps que cela cesse. Une rue Délgrès va être inaugurée dans le 20e arrondissement. Paris va enfin célébrer celui qui refusa de n'être plus libre et prôna la résistance.
Comment Paris peut-il aussi célébrer l'assassin ? Il serait temps de choisir au nom de la République, de la démocratie, de nos concitoyens d'origine antillaise, qui vivent le nom de cette rue comme une insulte permanente mais aussi comme le symbole d'une ignorance de ce qui est notre histoire commune depuis plus de trois siècles.
Je voudrais citer une partie de la proclamation de Louis Délgrès à l'arrivée de Richepance, qui s'intitulait : " A l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir ". Elle débutait ainsi, je cite : " c'était dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir se voit obligée d'élever la voix vers la postérité pour lui faire connaître, lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs ". Cette proclamation se terminait par : " La résistance à l'oppression est un droit naturel, la Divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause : elle est celle de la justice, de l'humanité. Et toi, Postérité, accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits ".
Nous souhaitions que vous votiez ce voeu, ne serait-ce que pour répondre 191 ans après au voeu de Délgrès et de ceux qui périrent avec lui. Si vous me le permettez, je ferai mienne la proposition du Député Lacroix d'Eure et Loir en 1794, adjurant que la Convention ne se déshonore pas par une longue discussion. Je souhaite que le Conseil de Paris ne se déshonore pas par une longue discussion.
(Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste).
M. Jean-François LEGARET, adjoint, président. - La parole est à M. LEBEL.
M. François LEBEL, maire du 8e arrondissement. - En tant que maire du 8e arrondissement, la rue Richepance étant à cheval sur le 8e et le 1er, j'ai été assez ébahi par l'exercice de révisionnisme historique auquel je viens d'assister, ceci pour ne pas dire de réécriture de l'histoire.
Bientôt, il faudra retirer de nos monuments Jeanne d'Arc ou Clovis, c'est absolument incroyable ! Le Général Richepance comme tous les généraux étaient sous les ordres d'un gouverneur civil, le gouverneur civil étant lui-même l'exécuteur très précis des ordres reçus de l'exécutif de la Deuxième République, les uns ne faisant qu'exécuter les ordres des autres.
Le Général Richepance, par ailleurs, a fait avant de débarquer à la Guadeloupe une carrière militaire remarquable ; son nom figure sur l'Arc de Triomphe et je suppose que le groupe socialiste va aller marteler l'Arc de Triomphe pour retirer le nom de Richepance de ce monument ou peut-être le taguer !
Je voudrais que l'on garde un peu la raison, que l'on mette de côté la démagogie qui tourne autour de cet anniversaire de l'abolition de l'esclavage et qu'on laisse à nos héros, dont Richepance fait partie, la place qui est la leur dans les rues des arrondissements, notamment du 8e arrondissement. Que l'on considère bien que la deuxième République comme d'ailleurs toutes les autres et comme tous les régimes politiques, a certaines choses à se reprocher, et qu'il ne convient pas d'en charger les seuls lampistes.
(Applaudissements sur les bancs du groupe " P.A.R.I.S. ").
M. Jean-François LEGARET, adjoint, président. - La parole est à M. BULTÉ pour répondre.
M. Michel BULTÉ, adjoint. - Monsieur le Maire, j'ai écouté attentivement les propos de notre collègue François LEBEL, qui est concerné directement.
Je ne vais pas lancer une polémique sur les évocations historiques de M. LE GARREC qui parfois d'ailleurs ne sont pas toujours justes ; il y a une commission qui traite de ces sujets.
En ce qui me concerne, Monsieur le Maire, je répondrai tout simplement que je me bornerai à rejeter ce voeu compte tenu de la situation mais également de sa présentation ultérieure à notre commission ad hoc.
Voilà ce que je voulais vous dire ; je suis contre le voeu et je souhaite qu'il ne soit pas adopté, merci.
M. Jean-François LEGARET, adjoint, président. - La parole est à M. DELANOË pour une explication de vote.
M. Bertrand DELANOË. - Monsieur le Maire, je voudrais lancer un dernier appel à tous nos collègues. Ce n'est pas le groupe socialiste qui est en cause, le Président de la République, le Premier ministre, le Maire de Paris, beaucoup d'hommes et de femmes qui défendent une certaine conception de la société, viennent et continuent encore dans les prochains jours de célébrer l'abolition de l'esclavage.
Il n'est pas question d'enlever au général Richepance ses mérites militaires, il est question simplement d'avoir en tête un symbole. Il est allé rétablir l'esclavage ! Cette rue Richepance est considérée comme une insulte par toute la communauté antillaise parisienne. La communauté antillaise parisienne, nous la représentons tous, nous la représentons tous, quelles que soient nos tendances politiques.
Je souhaite vraiment que le Conseil de Paris, que ce soit la majorité ou l'opposition, s'honore en cette période en donnant ce signe à ceux qui ont lutté pour abolir l'esclavage, en débaptisant la rue Richepance. Ce n'est vraiment pas une question droite-gauche ; je souhaite que nous votions si possible unanimement le fait qu'il n'y aura plus à Paris la rue de celui qui a rétabli l'esclavage en Guadeloupe.
M. Jean-François LEGARET, adjoint, président. - Chacun s'est exprimé.
Je mets aux voix, à main levée, la proposition de voeu déposée par le groupe socialiste et apparentés.
Qui est pour ?
Contre ?
Abstentions ?
La proposition de voeu est repoussée à la majorité, le groupe des Indépendants et M. MESMIN, Mmes BRAQUY et TISSOT s'étant abstenus, les groupes " Rassemblement pour Paris ", " Paris-Libertés ", " P.A.R.I.S. "(à l'exception de MM. MEO et ROUSSIN) et M. REVEAU ayant voté contre, M. PICOURT n'ayant pas pris part au vote.
M. Bertrand DELANOË. - Cela jette un froid !