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Mars 2018
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Vœu déposé par le groupe Parisiens, Progressistes, Constructifs et Indépendants relatif à une nouvelle dénomination de la rue Alain (14e). Vœu déposé par l'Exécutif.

Débat/ Conseil municipal/ Mars 2018


 

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Les v?ux référencés n° 115 et n° 115 bis sont relatifs à une nouvelle dénomination de la rue Alain, dans le 14e arrondissement.

La parole est à M. VESPERINI, pour deux minutes maximum.

M. Alexandre VESPERINI. - Merci, Madame la Maire.

"J?espère que le nazi vaincra car il ne faut pas que le Charles de Gaulle l?emporte chez nous". Ou encore : "On verra peut-être si, les juifs éliminés de tout pouvoir, les choses vont mieux". Voilà les propos qu?écrit le philosophe Alain pendant l?Occupation, au moment de la débâcle, au mois de juillet 1940.

C?est en lisant ces propos, comme d?autres, que j?ai proposé en 2e Commission que nous débaptisions la rue Alain qui est située dans le 14e arrondissement.

En Commission, Mme VIEU-CHARIER et M. JULLIARD ont donné un avis favorable à ce v?u. Je n?ai à ce moment-là pas entendu un seul conseiller de Paris émettre des réserves. J?ai cru comprendre que des réserves avaient vu le jour au cours de ces derniers jours. Très bien. Je vais répondre à ces réserves parce que je les comprends tout à fait.

Premièrement, on dit : oui, mais c?est un grand philosophe. Mais quand on est un grand philosophe, on jouit également, c?était le cas d?Alain, d?une très grande autorité morale. Mais pour jouir d?une grande autorité morale, il faut aussi faire preuve d?une exemplarité morale, notamment vis-à-vis de son époque et ce n?était absolument pas le cas, nous le découvrons aujourd?hui pour Alain.

Très franchement, je pense que si nous avions eu connaissance de ces écrits, jamais le philosophe Alain n'aurait eu une rue dans les années 1990 comme c?était le cas sous Jacques CHIRAC.

Enfin, deuxième réserve, les écrits sont des écrits intimes puisque c?est un journal intime. C?est faux puisqu?à la fin de son journal, Alain écrit : "Je compte bien que ce journal sera lu quelque jour et l?on verra bien si j?y ai mis mes pensées les plus assurées." Il fallait donc que ce journal soit publié. On a attendu soixante ans pour qu?il soit publié et je comprends très bien que les alinistes et sa famille aient attendu autant de temps, mais la réalité est là : ces propos étaient publics.

Troisième réserve que j?entends et c?est probablement la plus crédible, c?est qu?on ouvre la boîte de Pandore. Aujourd?hui, c?est Alain et demain ce sera peut-être la rue Louis-le-Grand à cause du Code noir. Très franchement, je crois qu?il ne faut pas prendre les Parisiens et l?opinion publique pour des imbéciles, pour plus bêtes qu?ils ne sont. Chacun peut faire la différence entre Alain et le rôle qu?il a eu dans la philosophie, et Louis XIV ou Napoléon Ier. Alain n?est pas, n?en déplaise à certains, à l?histoire de la philosophie ce que Louis XIV ou Napoléon ont été...

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Monsieur VESPERINI, je vais vous inviter à conclure.

M. Alexandre VESPERINI. - Attendez, je termine parce que ce n?est pas un sujet neutre.

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Terminez, mais je vous invite à aller vers votre conclusion.

M. Alexandre VESPERINI. - Je vais conclure.

Je voudrais simplement dire une chose, c?est qu?il s?agit ici de République. La République, on le sait tous ici, j?espère, est un bien fragile. La République nécessite donc de la clarté, de l?intransigeance et que l?on ne mégotte pas. Donc je ne souhaite pas que nous mégottions : l?honneur de Paris, membre de l?Ordre national de la Libération, est donc d?aller jusqu?au bout des choses et c?est la raison pour laquelle je maintiens ce v?u.

Merci.

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Merci.

Pour vous répondre, je donne la parole à Catherine VIEU-CHARIER.

Mme Catherine VIEU-CHARIER, adjointe. - C?est un sujet, vous l?avez compris, extrêmement sensible sur lequel vous attirez aujourd?hui notre attention, Monsieur le Conseiller. Vous savez que nous faisons de la lutte contre l?antisémitisme une lutte extrêmement importante dans cet hémicycle.

Effectivement, le sujet que vous portez est d?une brûlante actualité. Nous avons découvert, il y a quelques semaines, à travers la parution des écrits personnels d?Alain, cet aspect sombre d?une personne qui fait effectivement partie de nos grands philosophes.

Le sujet est sensible parce qu?il dépasse le seul cadre parisien. En témoigne le discours d?Edouard PHILIPPE, le Premier ministre, lundi, à l?occasion du lancement du Plan national contre le racisme et l?antisémitisme, où les écrits personnels d?Alain ont été cités en exemple comme étant des écrits notoirement antisémites.

Si le sujet est sensible, c?est aussi parce qu?il y a une décision de débaptisation de rue qui ne doit pas être prise à la légère, compte tenu évidemment de diverses conséquences que cela peut engendrer.

Face à ce sujet délicat, il est impératif de ne pas prendre de décision hâtive. Il est en revanche important de prendre le temps de la réflexion. Une réflexion qui nous concerne, nous, élus, bien sûr, mais qui nous dépasse aussi. Elle doit impliquer une dimension scientifique avec une étude historique à même de formuler des conclusions solides, afin que nous puissions prendre cette décision grave en connaissance de cause.

C?est pourquoi, Monsieur le Conseiller, je vous propose de retirer votre v?u au profit d?un v?u de l?Exécutif qui reprend votre initiative, vos remarques sur l?antisémitisme d?Alain et qui formule les v?ux suivants : que la Maire de Paris interpelle la Ministre de la Culture sur cette question et que cette question fasse l?objet d?une étude par le Comité d?histoire de la Ville de Paris. Ainsi, le temps de la réflexion précèdera celui de la décision.

Je vous remercie.

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Merci, Madame VIEU-CHARIER.

J'ai été saisie de deux explications de vote jusqu'à présent.

Jean-Baptiste de FROMENT, Pascal JULIEN et Mme MÉHAL. Monsieur de FROMENT ?

M. Jean-Baptiste de FROMENT. - Merci, Madame la Maire.

C'est évidemment une question extrêmement délicate, moi en tant qu?ancien professeur de philosophie je suis un lecteur depuis longtemps d'Alain, qui n'est peut-être pas le plus grand philosophe du XXe siècle, mais qui est un très grand écrivain et dont l'importance littéraire et philosophique va bien au-delà, à mon avis, du simple philosophe pour classe de terminale dans lequel on le range parfois.

C'est vraiment un grand écrivain. On prend tous connaissance presque à chaud de ce qu'il a apparemment écrit, et évidemment les propos sont ignobles. Pour autant, à l'aune de tels critères, ne serait-on pas conduit à débaptiser un nombre extrêmement important de rues à Paris et dans le reste de la France ? Je crois que l'argument de la boîte de Pandore qui a été écarté d'un revers de main par M. VESPERINI est quand même à prendre en compte. Et à ce stade, notre groupe et moi-même nous sentons beaucoup plus à l'aise avec la position défendue par Mme VIEU-CHARIER qu'avec le v?u qui nous semble au moins prématuré à ce stade. Merci beaucoup.

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Merci beaucoup.

La parole est à Pascal JULIEN.

M. Pascal JULIEN. - La position de l'Exécutif est la nôtre, mais je voudrais dire qu'il faudrait cesser cette course à l'échalote où chacun cherche à placer, les uns son franc-maçon, l'autre son résistant communiste, l'autre son résistant gaulliste, et chacun le héros de son histoire particulière. Il serait temps que nous introduisions des noms de rues qui fassent un peu plus rêver. Excusez-moi, mais la rue des petites écuries, la rue du poteau, la rue Vieille du temple, la rue des tilleuls, l'impasse du curé et la rue du paradis, cela fait un peu plus rêver que la rue Alain ou la rue Elisabeth de Méribel. Je vous remercie.

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Bien. La parole est à Mme MÉHAL.

Mme Fadila MÉHAL. - Lors d'un précédent Conseil de Paris, notre groupe avait fait voter à l'unanimité la possibilité, d'une certaine façon, de débaptiser les rues, et c'était une question extrêmement cruciale qui avait été soulevée par beaucoup d'associations militantes, notamment au regard de la colonisation et de l'esclavage.

La France a eu cette période d'ombre et de lumière, il nous faut l'assumer.

Par contre, il faut, qu'à chaque fois qu?une plaque pose question parce qu'elle a été baptisée, il y ait des explications nécessaires et pédagogiques qui soient fournies. C'est ce que nous demandons, et je pense que c'est, d'une certaine façon, le respect de ce qui a été notre histoire, encore une fois, avec les contradictions qui ont été vécues. En revanche, nous avions aussi sollicité qu'une des figures emblématiques positives de l'émancipation et des droits de l'Homme puisse être à côté, en effet, puisse être baptisée. C'est pour cette raison que nous nous abstiendrons sur le v?u proposé et que nous voterons le v?u de l'Exécutif.

Mme Colombe BROSSEL, adjointe, présidente. - Très bien. Je vous remercie.

Votre v?u est maintenu ? Oui.

Je mets aux voix, à main levée, la proposition de v?u déposée par le groupe PPCI, assortie d'un avis défavorable de l'Exécutif.

Qui est pour ? Contre ? Abstentions ?

La proposition de v?u est repoussée.

Je mets aux voix, à main levée, le projet de v?u déposé par l'Exécutif.

Qui est pour ? Contre ? Abstentions ?

Le projet de v?u est adopté. (2018, V. 117).

Je vous en remercie.