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Novembre 2018
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2018 DAC 589 - DEVE - Cénotaphe à la mémoire de Maurice Audin, cimetière du Père Lachaise (20e).

Débat/ Conseil municipal/ Novembre 2018


 

M. Frédéric HOCQUARD, adjoint, président. - Nous allons maintenant examiner le projet de délibération DAC 589 concernant le cénotaphe à la mémoire de Maurice Audin.

Je vais donner la parole à David ASSOULINE, Fadila MÉHAL, Raphaëlle PRIMET et Danielle SIMONNET.

M. David ASSOULINE. - Nous sommes, au groupe Socialiste et Apparentés, particulièrement satisfaits de voter le présent projet de délibération, qui va permettre de rendre hommage à nouveau à la mémoire de Maurice Audin, en décidant de l'apposition d'un cénotaphe au cimetière du Père Lachaise dans le 20e arrondissement de Paris, sur lequel figurera le texte suivant, que je tiens à lire dans cet hémicycle, tant de façon synthétique, il dit tout et bien ce qu'il convient de rappeler aux générations futures, pour que plus jamais de tels crimes d'Etat ne puissent être commis et masqués pendant de si longues années, et rappeler ainsi que notre République, par ses valeurs et ses principes, ne peut tolérer sous aucun motif de tels agissements en son sein.

Je cite : "A la mémoire de Maurice Audin, 14 février 1932 - 21 juin 1957. Mathématicien, militant du Parti Communiste algérien, engagé dans la lutte politique pour l'Indépendance de l'Algérie. Le 11 juin 1957, l'armée française arrêta Maurice Audin à son domicile avant de le torturer, l'assassiner et faire disparaître son corps".

Le 13 septembre 2018, 61 ans plus tard, ces faits étaient reconnus par le Président de la République française qui a reconnu que la mort de Maurice Audin avait été rendue possible par un système légalement institué d?arrestation-détention mise en place grâce au vote par l?Assemblée nationale des pouvoirs spéciaux qui confièrent à l?armée tous les pouvoirs de police à Alger.

Des milliers d?Algériens ont connu le même sort. Le souvenir de Maurice Audin et des autres victimes de cette terrible répression ne peut que renforcer la détermination de toutes celles et de tous ceux qui luttent pour que les crimes d?Etat, les arrestations arbitraires, la torture et les disparitions forcées qui ont cours partout dans le monde soient reconnues, punies et ne puissent plus se reproduire".

Je veux rappeler que si, enfin, cette vérité est reconnue officiellement, c?est que des hommes et des femmes, souvent isolés, censurés et attaqués avec violence, ont parlé, écrit, enquêté, lutté pour cette reconnaissance avec opiniâtreté, détermination et courage. Rien n?est tombé du ciel.

Citons en premier lieu la famille de Maurice Audin aidée par des mathématiciens comme Laurent Schwartz, des historiens tel Pierre Vidal-Naquet qui fit la démonstration de cet assassinat dès 1958, des journalistes aussi qui n?ont cessé de se battre aux côtés de l?association "Maurice Audin" pour la reconnaissance de la vérité.

En 2004, en relation avec la famille et l?association "Maurice Audin", citons aussi Bertrand DELANOË qui, au nom de la Ville de Paris, lui rend un premier hommage public en inaugurant une place à son nom dans le 5e arrondissement. Malheureusement, la droite avait voté contre. Je veux d?ailleurs rappeler et féliciter notre ami Pierre MANSAT pour la constance de son engagement, alors et jusqu?à aujourd?hui, qui est pour beaucoup dans cette reconnaissance.

Je veux le dire fortement aujourd?hui : comme pour la plaque apposée dès 2001 pour les Algériens tués et noyés le 17 octobre 1961 sous les ordres du préfet Maurice Papon, la Ville de Paris a eu un rôle central comme capitale de la France pour ouvrir des brèches dans ces silences officiels, brèches qui ont permis ces reconnaissances si tardives de l?Etat.

Après une première déclaration officielle du Président François HOLLANDE en juin 2018 à l?occasion de la remise du prix Audin de mathématiques, déclaration qui affirmait que Maurice Audin était bien mort en détention par l?armée française, c?est le 13 septembre 2018 que le Palais de l?Élysée publie la déclaration du Président de la République qui rend visite à Josette Audin au sujet de la mort de son mari. Emmanuel MACRON a par conséquent décidé qu?il était temps que la Nation accomplisse un travail de vérité sur ce sujet. Il reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté, ou torturé à mort, par des militaires qui l?avaient arrêté à son domicile.

Ce projet de délibération de notre Conseil de Paris doit être aussi la manifestation d?une volonté qu?enfin, par la reconnaissance de la vérité, de toutes les vérités, les mémoires de ce terrible moment de notre histoire puissent s?apaiser et laisser place à l?écriture sereine de notre présent et de notre avenir commun dans la République.

M. Frédéric HOCQUARD, adjoint, président. - Je vous remercie.

La parole est à Mme Fadila MÉHAL.

Mme Fadila MÉHAL. - Merci, Monsieur le Maire.

Chers collègues, la guerre d?Algérie reste un trou noir dans notre histoire contemporaine. Une étude a démontré que 6 Français sur 10, autant de Parisiens, sont concernés par la guerre d?Algérie : nationalistes algériens, harkis, appelés du contingent, rapatriés, pieds-noirs et tous leurs descendants. Pour beaucoup, l?histoire algérienne reste une plaie béante que les historiens s?évertuent à déminer, à dépassionner ce "passé qui ne passe pas", selon la formule de Benjamin STORA.

Honorer Maurice Audin, jeune mathématicien communiste qui a embrassé la cause algérienne de l?Algérie indépendante, est une façon de reconnaître qu?il est mort sous la torture de l?Etat français et que celui-ci porte une grande responsabilité. Le Président MACRON a apporté son soutien à la mémoire de Maurice Audin en se recueillant chez sa veuve et a dénoncé très clairement cette responsabilité de l?Etat français dans cette infamie que fut la torture en Algérie.

François HOLLANDE aussi avait, en 2012, reconnu avec lucidité, au nom de la République, la sanglante répression menée par le Préfet de police d?alors, Maurice Papon, au cours de laquelle ont été tués des Algériens qui manifestaient pacifiquement pour le droit à l?indépendance. C?était, rappelez-vous, le 17 octobre 1961. Maurice Audin est l?incarnation de cet épisode tragique de notre histoire souvent occulté que fut la décolonisation de l?Algérie, sa violence, mais son errance aussi, avec le recours à la torture. Car c?est une affaire franco-française dont il s?agit aujourd?hui. Bien sûr, il serait souhaitable que l?Algérie ouvre elle aussi ses archives et fasse à son tour son travail de mémoire. D?ailleurs, les relations franco-algériennes n?en seraient que plus apaisées.

Mais nous avons nous-mêmes à conduire ce travail mémoriel sur les heures sombres de la décolonisation qui continue à polluer notre inconscient collectif. Non, ce n?est pas de la repentance dont il s?agit aujourd?hui que de mettre toutes ces mémoires fracassées et mal cicatrisées en dialogue et en perspective ! Il y a une impérieuse nécessité à réconcilier toutes ces mémoires encore trop vives de la guerre d?Algérie qui représentent, à bien des égards, un défi pour notre cohésion nationale trop souvent malmenée par la surenchère mémorielle.

Peut-on réécrire l?Histoire ou la refaire ? Certes, non. Il faut néanmoins dire les choses ; nommer l?innommable et l?indicible. J?ai en mémoire cette phrase d?Albert Camus : "mal nommer les choses, c?est ajouter à la misère du monde".

En érigeant cette stèle à la mémoire de Maurice Audin, Mme la Maire et Catherine VIEU-CHARIER - merci à elles - rendent physique cette vérité crue et dérangeante qui fait mal et qui reste une tache dans nos idéaux des droits de l?homme. Même si c?est difficile et douloureux, il faut regarder cette vérité en face pour mieux l?accepter, pour mieux la dépasser - c?est la condition de notre unité nationale -, pour éviter les divisions et les guerres mémorielles. Enfants de harkis, de rapatriés, de pieds-noirs, de nationalistes algériens, leurs parents ont aimé l?Algérie, passionnément, d?un amour sincère. Aujourd?hui, ils ont le devoir de vivre ensemble, de bien vivre ensemble. Ils ont un passé à partager mais, surtout, un avenir commun à construire. Ne laissons pas les ombres du passé assombrir cet avenir commun, cet avenir qui est notre République.

Je vous remercie.

M. Frédéric HOCQUARD, adjoint, président. - Je vous remercie.

La parole est à Raphaëlle PRIMET.

Mme Raphaëlle PRIMET. - Mes chers collègues, il y a quelques semaines, nous nous sommes félicités ici même qu?enfin le Président de la République française reconnaisse la responsabilité, la faute, le crime d?Etat dont Maurice Audin avait été la victime 61 ans auparavant. Nous avons, comme son épouse Josette et sa famille, ses amis et camarades, dit que le combat n?était pas fini, d?abord, parce que Maurice Audin n?est que l?une des 3.000 victimes torturées, assassinées, disparues sans sépulture, et parce qu?il doit continuer pour qu?elles soient identifiées et reconnues et leurs corps retrouvés. Nous avons souligné que, tant que les coupables ne seraient pas confondus, justice ne serait pas complètement rendue.

Notre collègue et ma camarade Catherine VIEU-CHARIER a annoncé, et je l?en remercie, au cours de cette même séance du Conseil de Paris qu?un cénotaphe serait inauguré dans les prochains mois au Père-Lachaise afin que celles et ceux qui veulent se recueillir puissent le faire devant cette plaque qui symbolise la reconnaissance au mathématicien communiste assassiné en 1957.

Le monument contribuera à inscrire durablement cette vérité dans les mémoires nationales.

Je vous remercie.

M. Frédéric HOCQUARD, adjoint, président. - Je vous remercie pour vos interventions.

Je donne la parole à Catherine VIEU-CHARIER, pour vous répondre.

Mme Catherine VIEU-CHARIER, adjointe. - Mes chers collègues, je vous remercie de vos interventions.

Je n?irai pas plus loin car vos propos étaient extrêmement complets et extrêmement intéressants. C?est un vrai honneur pour moi de présenter ce projet de délibération.

Je n?oublie pas, comme cela a été dit, les 3.000 victimes et je n?oublie pas non plus les victimes de l?O.A.S. et les disparus des Abdellys pour qui nous avons déjà deux monuments au Père-Lachaise. Ce sera donc le troisième.

Vous l?avez rappelé, David ASSOULINE, beaucoup se sont penchés sur ce dossier, depuis fort longtemps, et je veux rajouter un nom : c'est celui d?Henri Malberg, président du groupe Communiste qui a présenté un v?u dès juillet 2001. Et je veux bien sûr rendre hommage à tous ceux qui ont évidemment lutté, en premier lieu Josette, sa femme, et beaucoup de militants et militantes. Je n'oublie pas non plus Bertrand DELANOË, qui a été le premier reconnaître Maurice Audin officiellement puisqu'il lui a donné une place.

Ensuite, évidement, le Président HOLLANDE et le Président MACRON qui ont déclaré l'un et l'autre qu'il était temps que la nation accomplisse un travail de vérité.

Maurice Audin n'a jamais pu bénéficier d'une sépulture. Le projet de cénotaphe que je présente aujourd'hui est donc le juste accompagnement de toutes ces démarches et de cette recherche de la vérité. Il symbolise le combat de celles et ceux qui ont été victimes de cette terrible répression. Il reste néanmoins beaucoup à découvrir et à regarder au sujet de la guerre d'Algérie jusqu'aux tréfonds de ses obscurs secrets qui demeurent encore. Le combat de Josette Audin, bien sûr, et de toutes celles et tous ceux qui l'accompagnent, n'est pas encore fini. Il reste bien des traces d'ombre, bien des dossiers à ouvrir.

Je pense d'ailleurs qu?en accompagnement de l?inauguration de ce cénotaphe, il serait bien que nous organisions une soirée autour de ces problématiques, parce que nous aimons l'Algérie et que comme l'a dit très justement ma collègue Fadila MÉHAL, cela ne peut que nous rapprocher de regarder ensemble cette histoire et de faire en sorte que les tensions s'apaisent définitivement.

Nous souhaitons inaugurer le 11 juin 2019, jour anniversaire de la disparition de Maurice Audin, le cénotaphe en sa mémoire au Père-Lachaise et bien sûr, mes chers collègues, je vous y invite nombreux et en premier lieu à voter d'abord ce projet de délibération.

M. Frédéric HOCQUARD, adjoint, président. - Merci, Madame VIEU-CHARIER.

Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération DAC 589 - DEVE.

Qui est pour ?

Contre ?

Abstentions ?

Le projet de délibération est adopté à l'unanimité. (2018, DAC 589 - DEVE).

Il est adopté à l'unanimité et je vous en remercie.

On peut applaudir !