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Juin 2008
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2008, DU 146 - SGRI 42 - Attribution de la dénomination “rue Lounès Matoub” à la voie DN/19 (19e).

Débat/ Conseil municipal/ Juin 2008


 

M. Jean VUILLERMOZ, adjoint, président. - Nous examinons maintenant le projet de délibération DU 146 - SGRI 42, sur l?attribution de la dénomination ?rue Lounès Matoub? à la voie DN/19 dans le 19e.

Je donne la parole à Mme Marinette BACHE.

Mme Marinette BACHE. - Merci, Monsieur le Maire.

Je tiens à saluer, à l?occasion de ce triste anniversaire, l?initiative de la Ville de Paris de nous proposer aujourd?hui la dénomination d?une ?rue Lounès Matoub? dans notre Capitale. Cette initiative est un hommage nécessaire et mérité au combat et au sacrifice de Lounès Matoub dont la réputation et la popularité sont demeurées intactes 10 ans après sa disparition.

Dans la communauté berbère du monde entier, Lounès Matoub est un symbole incontesté. Il y a 10 ans, la chanson kabyle est devenue orpheline. L?assassinat en 1998 à Tizi-Ouzou de Lounès Matoub a été perçu comme un message de menace envoyé à la résistance à l?intégrisme et à tous les militants de la démocratie en Algérie.

Mais cela n?a fait que renforcer les rangs d?une génération matoubienne qui scandait, au prix de sa vie : ?Matoub, iela, iela !? : Matoub n?est pas mort !

Cela n?a fait que renforcer la prise de conscience de millions de personnes à travers le monde, d?un danger des cocktails intégristes et mafieux qui menacent la stabilité de l?humanité.

Lounès Matoub reste le symbole inébranlable du combat identitaire kabyle et de tous les combats : des Droits de l?Homme et des peuples opprimés. Lounès Matoub, c?était également cet artiste berbère algérien, talentueux, qui s?est fait connaître loin et souvent malgré ou contre les canaux officiels et les médias de service. La voie, la mélodie, le texte et beaucoup de détermination lui ont donné cette rage de chanter fièrement sa cause et les douleurs de son peuple.

Avec cette initiative, la Ville de Paris permet de mettre en avant le combat d?un homme refusant l?intégrisme sous toutes ses formes.

C?est pourquoi c?est avec fierté que le groupe M.R.C. votera cette délibération.

M. Jean VUILLERMOZ, adjoint, président. - Merci.

Je donne la parole maintenant à M. Hamou BOUAKKAZ.

M. Hamou BOUAKKAZ, adjoint. - Mes chers collègues?

Ghasa aken arzageth tha ghou chéou ghasaken efadnéouaayan ourcsa kaghafous (?Même si mes propos sont amers, même si je suis épuisé, je ne renoncerai jamais à mon pays?).

Je voulais commencer mon propos par la belle langue de mon enfance. J?allais dire la belle langue de mon enfance et de l?enfance de ces plusieurs centaines de milliers de Kabyles, montagnards pauvres mais fiers, venus en France pour manger, certes un peu du pain des Français, mais pour construire ce beau pays que nous habitons !

Ils furent fauchés au champ d?horreur par la guerre, la tuberculose, le travail pénible, la misère et la souffrance de l?exil. Ils firent souche et donnèrent à la France, outre son plat désormais national, le couscous - là, je vais me faire des ennemis sur quelques bancs -, de grands poètes ou de grands écrivains tels que Slimane Azem, Kad Biasin, Etmoun Hilet ou encore Idir que beaucoup d?entre vous ont pu écouter lorsqu?ils ont chanté à l?Hôtel de Ville en diverses circonstances.

A travers Matoub Lounès, c?est à chacun de ces hommes et à chacune de ces femmes que notre Assemblée et, après nous, la Ville de Paris, rendra hommage et ce n?est que justice.

Matoub Lounès était un combattant inlassable pour la culture kabyle, politiquement inclassable et donc chantre privilégié de la diversité des Kabyles. Il portait au langage l?âme berbère et, mieux encore, il la portait à la musique. Chanteur, poète, combattant pour la démocratie et les droits de l?homme, victime de la dictature, Matoub était tout cela.

Sa personne et son action sont également, à mon sens, porteurs de trois sources de méditation pour des questions cruciales d?aujourd?hui.

Tout d?abord, la Kabylie peut servir bien malgré elle d?illustration au phénomène de domination et d?exclusion de masse. Ce n?est pas un hasard, mes chers collègues, si la pensée de Bourdieu est née au cours de son passage en Kabylie. Tout système politique, même démocratique, peut, malgré tous ses discours d?autolégitimation, être une formidable machine à exclure et à broyer.

Bourdieu avait été frappé par l?analogie profonde entre la domination exercée par le pouvoir colonial, puis par le pouvoir algérien sur le paysan kabyle et la domination imposée à certains groupes en France même.

Tout peut devenir prétexte à domination et à exclusion. Un Algérien en France fait partie d?un groupe dominé, mais il peut devenir à son tour dominateur vis-à-vis des Kabyles en Algérie même. Mettant en jeu d?ailleurs les mêmes mécanismes de mépris de l?autre et, in fine, la même absurdité.

La voix de Matoub, venant d?un groupe exclu parmi les exclus du pouvoir colonial et du pouvoir algérien, est donc non seulement une voix venant des profondeurs de l?âme humaine mais aussi un rappel à la raison.

Deuxièmement, Matoub peut nous faire réfléchir sur la place à accorder dans notre beau pays aux langues et aux cultures. Pendant longtemps, la France a délibérément écarté toutes les cultures, locales ou venues d?ailleurs, les langues et les traditions. Elle a claironné l?affection d?un dépassement de la culture de chacun par des concepts politiques froids, par exemple la République ou l?Etat, que Nietzsche qualifiait déjà de ?plus froid des monstres froids?.

Or, il s?avère que, d?une part, ces concepts aseptisés ne sont souvent en fait que des véhicules ou des masques pour légitimer une culture dominante, dont ils servent souvent à légitimer la domination, et, d?autre part, l?aspiration démocratique s?exprime au c?ur même d?une culture, comme en atteste l??uvre de Matoub.

A l?heure où le débat sur les cultures resurgit en force dans le paysage politique français, le message de Matoub est que le changement, la démocratie, le regard humain surgissent des marges repoussées de la culture de l?autre.

Enfin, la vie de Matoub peut nous aider à jeter un regard neuf sur le détournement pervers dont font parfois l?objet le terrorisme et l?obsession de la sécurité.

Chers collègues, certains ne seront pas d?accord avec moi, mais il faut savoir qu?il a été assassiné par le pouvoir despotique, sous couvert de lutte antiterroriste, et que la responsabilité de sa mort a été imputée au GIA. Aujourd?hui, on sait ce qu?il en est.

Jefferson disait : ?Quiconque est prêt à sacrifier un peu de sa liberté pour un peu plus de sécurité ne mérite ni l?un ni l?autre et va perdre les deux.?

Jusqu?à quel point, mes chers collègues, dans notre pays, l?autorité de l?Etat, le respect, au demeurant nécessaire, de la police, la sécurité de tous sont-ils des prétextes ou des cache-sexe pour des comportements inadmissibles ? Jusqu?à quel point sont-ils manipulés pour repousser à l?écart des beaux quartiers ceux que l?on n?aime pas et reformuler en un langage politiquement correct des pensées hideuses ou haineuses ?

Poète et militant, Matoub l?était à coup sûr. Mais mieux encore, il était un aède des temps modernes dont les chants portent à la mémoire non seulement la culture de ce petit peuple des montagnes dont je suis fier d?être l?un des enfants mais aussi un message exprimant ce qu?il y a de plus profondément humain en nous et que nous préférons, hélas, trop souvent reléguer dans l?oubli.

C?est pourquoi, mes chers collègues, je suis particulièrement ravi et honoré que nous votions cette délibération.

(Applaudissements sur les bancs des groupes socialiste, radical de gauche et apparentés, communiste, du Mouvement républicain et citoyen et ?Les Verts?).

M. Jean VUILLERMOZ, adjoint, président. - Merci pour ce merveilleux hommage.

Je donne la parole à Mme Anne HIDALGO.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, rapporteure. - Je n?ai rien à ajouter, Monsieur le Maire, à cette présentation d?Hamou BOUAKKAZ sur qui était Matoub Lounès mais aussi des enseignements qu?il porte bien au-delà de la communauté berbère qui le célèbre, qui portent auprès de toutes celles et ceux qui considèrent que les Droits de l?Homme, les Droits de la personne humaine, que les libertés sont au-dessus de tous nos combats.

Nous avions voté le v?u le mois dernier, nous votons aujourd?hui la délibération sur le lieu sur lequel sera apposé ce nom de Matoub Lounès. Je ne peux que me réjouir de voir enfin honoré ce grand nom dans une de nos rues parisiennes.

Merci.

M. Jean VUILLERMOZ, adjoint, président. - Merci.

Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération DU 146 - SGRI 42.

Qui est pour ?

Qui est contre ?

Abstention ?

Le projet de délibération est adopté. (2008, DU 146 - SGRI 42).