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Septembre 2001
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Conseil Municipal
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24 - 2001, DAC 430 - Apposition d'une plaque commémorative en souvenir des événements du 17 octobre 1961, au pont Saint-Michel

Débat/ Conseil municipal/ Septembre 2001


M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Nous passons maintenant au projet de délibération DAC 430 relatif à l'apposition d'une plaque commémorative en souvenir des événements du 17 octobre 1961 au pont Saint-Michel.
Je vais tout d'abord donner la parole à Sandrine MAZETIER au nom de l'exécutif pour qu'elle nous présente l'amendement qui a été présenté par l'exécutif et présenté tout à l'heure en Commission.
Mme Sandrine MAZETIER, adjointe, au nom de la 4e Commission. - Oui, je rappellerai que cet amendement qui vous a été distribué en séance a été précédemment examiné en réunion des 1ère et 4e Commissions aujourd'hui. Ces 2 Commissions avaient déjà pu examiner jeudi dernier le texte d'exposé des motifs de cette délibération qui vous est présenté. Cet amendement de l'exécutif tient compte de l'ensemble des remarques et des débats qui ont eu lieu jeudi et depuis, dans les deux commissions. Je vous demande donc de procéder au vote de cet amendement.
Néanmoins, je ferai un lien avec mon expression immédiate sur le devoir de mémoire.
Je rappellerai également l'expression du Maire de Paris qui nous a appelés à la sérénité et à la dignité dans les débats que nous allons avoir autour du texte de cette plaque.
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Je vous remercie. Avant le vote nous allons passer à la discussion et au débat, donc je donne la parole à Mme BORVO et tout de suite après à M. SARRE car je sais qu'il a une obligation, donc je lui propose d'intervenir tout de suite.
Mme Nicole BORVO. - Merci, Monsieur le Maire.
Chers collègues, le projet de délibération qui nous est soumis honore le Maire de Paris. Apposer une plaque commémorative en souvenir des événements du 17 octobre 1961 au pont Saint-Michel honorera les Parisiens 40 ans après.
Le 17 octobre 1961 une manifestation était organisée par le F.L.N. à Paris pour protester contre le couvre-feu décrété le 6 octobre pour les Français d'origine algérienne de la Région parisienne par Maurice PAPON, Préfet de police. La manifestation est interdite, mais des dizaines de milliers d'Algériens décident de se retrouver sur les grands boulevards pour protester pacifiquement contre cette mesure discriminatoire. Les forces de police interpellent nombre de manifestants. Dans le début de l'après-midi ils sont cernés partout. Dans la soirée et toute la nuit une sanglante répression fait rage - cela de nombreux témoins l'ont vu et beaucoup de militants que je connais en ont témoigné - dans Paris, aux portes de la ville, à Nanterre. C'était l'époque du grand bidonville de Nanterre. Mais de cette nuit rien ne fut officiellement dit.
Le 18 octobre Roger Frey, Ministre de l'Intérieur, justifie la répression : chiffres officiels 15.000 interpellations, 3 morts. Et un député U.D.R. en profite pour incriminer "le parti que vous savez" - traduction : le parti communiste français.
Le 19 octobre, Jacques Duclos interpelle le même Ministre de l'Intérieur au Sénat comme à l'Assemblée nationale sous les huées et insultes de la droite criant à "l'anti-France", à l'exception à l'Assemblée nationale de M. Claudius Petit.
Le 27 octobre Raymond Bossu, Président du groupe communiste et Claude Bourdet, du P.S.U., interpellent M. PAPON au Conseil municipal. Il leur est répondu par une motion votée par la droite et les centristes rendant hommage à la police et demandant une répression accrue. Seuls 30 conseillers votent contre.
Pourtant le 31 octobre 1961, les rédactions reçoivent un texte signé d'un groupe de policiers républicains apportant témoignage des scènes d'horreur, de torture, de massacre, de corps précipités dans la Seine, d'autres aspergés d'essence et brûlés. Ils parlent de centaines de morts. Ils mettent en cause M. PAPON, Préfet de police et M. Legay, Directeur général de la police municipale. Ils terminent en disant qu'ils ne signent pas le texte, qu'ils le regrettent mais que les circonstances ne le permettent pas, qu'ils le font pour le renom de la police parisienne.
Ils adressent leur appel au Président de la République, au Gouvernement, aux parlementaires, aux conseillers généraux, aux personnalités religieuses, etc. Ce texte a été écrit par Émile Pozner et Jean Chaunac, policiers communistes, sur la foi de témoignages de collègues dans plusieurs lieux de la Capitale et je tiens à leur rendre hommage.
Combien de morts ? Combien de corps noyés ? Le nombre fait encore débat aujourd'hui. Les responsables restent impunis et n'ont jamais eu à rendre compte de leurs actes. C'est le seul travail des chercheurs et de militants qui a permis de faire avancer la vérité. Cette quête de la vérité a pris un tournant avec le procès Papon à Bordeaux en 1997. La mission chargée en 1998 d'une enquête officielle, le rapport Mandelkern, a conclu à la mort de plusieurs dizaines de personnes tuées par les forces de police. Pourtant cette enquête n'a pu se faire qu'à partir de sources de renseignements limitées, de nombreux documents ayant disparu des archives. L'évaluation la plus couramment retenue par les historiens, notamment Jean-Luc EINAUDI, est d'au moins 200 victimes.
A la veille du 40e anniversaire de cette terrible nuit, le devoir de mémoire s'impose. La République s'honorerait de reconnaître que des crimes ont été commis. Le Gouvernement a été interpellé plusieurs fois au moins, à ma connaissance, par les parlementaires, François ACENSI et Danielle BIDART, parlementaires communistes.
Moi-même, j'ai au nom de mon groupe déposé une proposition de loi au Sénat tendant à ce que la France, par la voix de son Parlement, reconnaisse les faits, à savoir "le massacre de centaines d'Algériens perpétré par la police française sur ordre de ses supérieurs lors de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris".
Le texte propose un lieu de mémoire et l'intégration de ces événements dans les programmes et manuels scolaires. Des milliers de signatures ont été recueillies par l'association "17 octobre contre l'oubli", dont plusieurs centaines d'élus qui demandent la reconnaissance des faits et un lieu de souvenir.
Aussi, prendre la décision aujourd'hui, pour ce qui concerne notre Assemblée, d'intégrer cet événement dans la mémoire collective des Parisiens en les gravant sur une plaque commémorative me paraît un pas significatif.
Permettez-moi toutefois de faire part de quelques préoccupations de mon groupe. Le premier texte proposé en commission rencontrait pleinement notre accord, je le rappelle. Il disait "Le 17 octobre 1961, plusieurs dizaines de milliers de personnes originaires d'Algérie manifestèrent afin de protester contre le couvre-feu qui leur était imposé. Plus de 200 d'entre elles furent assassinées lors de la sanglante répression ordonnée ce jour là".
Ainsi il était reconnu trois faits essentiels : que la nuit du 17 octobre 1961, les Algériens qui manifestaient pacifiquement avaient été assassinés ; que leur nombre était au moins de 200 ; que cette sanglante répression avait été ordonnée.
Certes, la reconnaissance de ces faits incombe aux représentants de la Nation, c'est le sens de l'initiative que j'ai prise au Parlement. Néanmoins le Conseil de Paris est en capacité de prendre ses responsabilités.
Le texte qui nous est soumis se veut plus consensuel et j'ai bien entendu ce qu'a dit tout à l'heure M. le Maire de Paris. Ce faisant, il occulte les trois points essentiels que je viens d'évoquer, il ne prend pas position clairement sur le fait qu'il ne s'agit en aucun cas de bavure et il est trop imprécis sur le fond.
Vous me voyez donc, Monsieur le Maire, avec mon groupe, insatisfaite par ce texte. Je crois qu'ainsi nous ne prenons pas la mesure du devoir de mémoire dont nous sommes comptables envers les victimes, envers les Français d'origine algérienne et envers le peuple algérien.
Toutefois notre groupe, après discussion, a décidé de voter la délibération, parce qu'il est indispensable que, pour le 40e anniversaire, un hommage officiel soit rendu aux victimes et une plaque commémorative au pont Saint-Michel, en tout état de cause, y contribuera.
Je vous remercie.
(Applaudissements sur les bancs des groupes communiste, socialiste et radical de gauche, "Les Verts" et du Mouvement des citoyens).
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Je voulais donner la parole à M. SARRE, mais j'ai bien entendu la réflexion de M. POZZO-DI-BORGO et, donc, je ne la lui donnerai qu'avec son autorisation, sinon...
M. Yves POZZO-DI-BORGO. - Vous l'avez !
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Je vous remercie.
Monsieur SARRE, vous avez la parole.
M. Georges SARRE, président du groupe du Mouvement des citoyens, maire du 11e arrondissement. - Merci, Monsieur le Maire, merci, cher collègue Yves POZZO-DI-BORGO.
Les élus du groupe du Mouvement des citoyens s'associent à l'hommage rendu aux victimes des événements tragiques du 17 octobre 1961 et nous nous réjouissons de l'initiative qui est prise ce jour.
Pour avoir personnellement vécu cette période douloureuse de notre histoire - elle a été à l'origine de mon engagement politique - ayant soutenu le combat des peuples colonisés pour leur indépendance, je mesure les souffrances et les déchirements des victimes françaises et algériennes de ce conflit dramatique et fratricide.
La mémoire de cette guerre a été trop longtemps refoulée. Sans céder à une repentance unilatérale et qui tend parfois à l'auto-flagellation morbide, il est temps de porter un regard sans complaisance sur ce conflit, car aucune nation ne saurait sans dommages définir son identité en état d'amnésie.
Gardons-nous cependant de substituer un manichéisme réducteur au silence d'hier en ignorant la dramatique complexité de ces événements qui ont traumatisé et déchirent encore des millions de Français et d'Algériens.
Il ne saurait en particulier être question pour moi et mes amis - et pour vous tous, je l'imagine - de jeter l'opprobre sur l'ensemble des forces de l'ordre engagées à leur corps défendant dans une guerre à laquelle elles ont payé un lourd tribut que je rappelle : 11 policiers furent froidement assassinés et 17 autres blessés lors de la campagne d'attentats organisée par le F.L.N. d'août à octobre 1961 en métropole. Le traumatisme subi par leurs collègues est sans doute pour partie dans la violence de la répression du 17 octobre. Et l'on ne doit pas oublier que l'un des premiers textes, comme l'a rappelé Mme BORVO, à condamner sans réserve la brutalité des forces de l'ordre, fut rédigé et diffusé par des policiers. La déclaration des policiers républicains fut d'ailleurs le plus accablant des témoignages cités par la presse.
Quelle que soit l'importance du drame de ce 17 octobre, nous ne pouvons l'isoler de son contexte historique. L'histoire complète de cette période tragique, dont les jeunes générations n'appréhendent probablement pas la déchirante complexité, reste à écrire.
Ne cédons pas à la tentation de nous substituer aux historiens, de nous ériger en procureurs ou d'examiner les drames humains de cette période au travers d'un prisme manichéen. Songeons que les enfants des Français musulmans d'Algérie, qu'ils aient été harkis ou combattants du F.L.N., et ceux des policiers et militaires français, doivent aujourd'hui construire un avenir commun, qu'ils sont citoyens d'une même République et qu'ils doivent donc pouvoir se reconnaître sans honte dans l'histoire nationale.
Comment attendre de nos jeunes compatriotes musulmans qu'ils soient fiers d'être Français si l'histoire de leur pays ne leur est présentée que comme une succession de crimes ?
Le souvenir de la manifestation du 17 octobre 1961 est trop sensible, est trop douloureux pour se permettre à ce propos la moindre ambiguïté intellectuelle et la moindre approximation hasardeuse.
Sans occulter nos fautes - mais quel Etat au monde n'en a pas commis ? - gardons-nous de verser complaisamment du sel sur des blessures mal cicatrisées et sachons, surtout dans le contexte actuel, mettre en avant ce qui nous unit plutôt que ce qui nous divise. Une fois la plaque décidée et apposée, et comme nous tous nous le souhaitons, la parole revient et reviendra aux historiens et c'est pourquoi, avec les amis de mon groupe et d'autres - ceux de la majorité municipale notamment - nous souhaitons que les archives puissent être ouvertes dans des conditions satisfaisantes pour permettre aux chercheurs et aux historiens de nous dire ce qu'a été, dans la réalité des faits, l'histoire à ce moment-là.
(Applaudissements sur les bancs des groupes du Mouvement des citoyens, socialiste et radical de gauche, communiste et "Les Verts").
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Merci, Monsieur SARRE.
La parole est à M. POZZO-DI-BORGO.
M. Yves POZZO-DI-BORGO. - Monsieur le Maire, lors de la séance du Conseil de Paris des 9 et 10 juillet 2001, je vous interpellais à propos de l'hommage que vous vouliez rendre aux Algériens tués lors de la manifestation interdite du 17 octobre 1961. J'attirais votre attention sur le fait que trop de blessures ne sont pas encore cicatrisées et que les historiens (pas plus que les peuples) n'ont pas encore terminé leur travail de mémoire sur cette période douloureuse de notre histoire.
Dans la réponse que vous m'avez faite le 9 juillet, vous m'indiquiez que, pour vous, le devoir de mémoire ne pourrait être sélectif.
C'est la raison - puisque vous dites que votre mémoire n'est pas sélective - pour laquelle je vous interroge.
Qu'en est-il d'un monument ou d'une plaque élevé à la mémoire des Algériens assassinés par leurs compatriotes du F.L.N. en France et en Algérie ? Qu'en est-il d'un monument ou d'une plaque à la mémoire des milliers de harkis qui ont connu un véritable génocide au départ des Français en 1962 ? Qu'en est-il d'un monument ou d'une plaque à la mémoire des Français d'Algérie massacrés par le F.L.N. et qui ont subi des attentats aveugles qui ont touché femmes et enfants ? Qu'en est-il des Parisiens touchés par les attentats du F.L.N., mais aussi par ceux de l'O.A.S. ? Quid, comme l'a rappelé M. SARRE, des policiers qui ont également subi, dans leur chair ou par la mort de leurs collègues, ce combat qui avait lieu à l'époque ?
La liste n'est pas exhaustive. Tout cela est douloureux. Mais malheureusement je sens chez vous, Monsieur le Maire, et chez vos amis, une partialité dans la lecture de l'histoire que je considère, avec le groupe U.D.F., comme inopportune dans le contexte actuel, parce qu'isolés d'autres événements de cette période et c'est la raison pour laquelle mon groupe s'associera à ses partenaires de l'opposition pour voter contre cette délibération.
(Applaudissements sur les bancs des groupes "Union pour la démocratie française", "Rassemblement pour la République et apparentés", "Démocratie libérale et indépendants" et "Ensemble pour Paris").
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Je vous remercie.
Je donne la parole à M. GOASGUEN.
M. Claude GOASGUEN. - Monsieur le Maire, on parle beaucoup d'Histoire et je voudrais dire en quelques secondes qu'effectivement on ne peut pas discuter de cette délibération si on ne se remémore ce qui se passe dans cette époque terrible du 17 octobre 1961.
D'ailleurs il y a une certaine contradiction dans les propos que j'entends et l'exposé des motifs du projet de délibération que je reprends et que je lis. Il ne vient pas de ma plume : "Cet épisode de la guerre d'Algérie, dit l'exposé, s'inscrit dans le contexte de l'époque. La Fédération de France du F.L.N. menant alors un combat contre les forces de l'ordre et leurs supplétifs.
Je laisse d'ailleurs la responsabilité de "supplétive" dont je ne vois pas très bien ce qu'il veut dire. Je regrette que le Préfet de police ne soit pas là car après tout c'est une affaire qui concerne autant la Mairie de Paris, les Parisiens que la Préfecture de police, vous en conviendrez. Effectivement cette manifestation, qui n'a rien de pacifique, s'inscrit dans un climat où le Gouvernement de l'époque est constamment mis en présence d'attentats qui viennent du F.L.N. ou de l'O.A.S.
Beaucoup de forces de police sont touchées par des attentats aveugles et des assassinats. Ne les oublions pas dans un devoir sélectif de mémoire, ne les oublions pas. Je crois donc que l'absence du Préfet de police n'est pas anodine de ce point de vue. Je voudrais connaître son avis sur la question.
Certes la vocation des hommes politiques 40 ans plus tard, qu'ils soient de droite ou de gauche, après une guerre, est de ne pas accepter, dans la guerre, les tortures, les répressions sauvages, les assassinats. Et c'est le devoir de l'historien que de mettre au clair la réalité des choses. La France reconnaît les torts qu'elle a dans cette terrible guerre d'Algérie.
Personne n'y voit d'inconvénient, personne, sauf que la guerre, mes chers amis, est un phénomène qui se passe à deux et que votre devoir de mémoire est un devoir de mémoire plus que sélective. J'attends notamment de la part du président algérien qui nous a rendu visite et qui était un leader du F.L.N. à l'époque, un leader ô combien important on y reviendra, j'attends de la part du Gouvernement algérien qu'il reconnaisse lui aussi ses torts.
J'attends que le Gouvernement algérien ouvre ses archives. Je souhaiterais que nos historiens français puissent avoir connaissance des archives du F.L.N. qui sont toujours tenues secrètes. Je souhaiterais que des commissions d'historiens mixtes entre historiens français et algériens puissent discuter sereinement pour fermer les plaies de ce qui s'est passé à cette époque. Ce faisant d'ailleurs, je ne fais que reprendre le discours du Premier Ministre actuel, M. JOSPIN, lorsqu'il a été confronté à l'Assemblée nationale à des révélations mettant en cause l'armée française dans les tortures en Algérie.
J'ai entendu de la part du premier Ministre de l'époque des paroles mesurées, reconnaissant le caractère bilatéral du travail de mémoire. Je n'ai pas entendu de la part de M. BOUTEFLIKA la même déclaration. J'ai même entendu M. BOUTEFLIKA traiter de "collaborateurs" ceux qui étaient les compagnons de lutte de la France en étant Algériens.
Mes chers collègues, nous allons célébrer demain un anniversaire. L'anniversaire non pas seulement de ce dont la France s'est rendue coupable, une lâcheté à l'égard des Harkis, mais aussi de ce qui apparaît comme un assassinat massif de ceux qui ont choisi la France. Les ordres, à l'époque, étaient donnés par le même qui est actuellement Président de la République algérienne. Celui qui ne regrette rien et qui ne se repent pas.
J'accepte de me repentir des outrances qui ont été commises. J'accepte nos torts pour la torture, la répression, mais je n'accepte pas que la France soit seule porteuse des péchés d'une guerre. Les atrocités étaient bilatérales comme, hélas, elles le sont dans la plupart des guerres.
Peut-être que cette plaque de commémoration trouvera, et je l'espère, dans quelques années, dans quelques décennies, la place que la reconnaissance bilatérale des faits aura rendue possible.
Vous oubliez que demain nous allons célébrer le 40e anniversaire, qui je l'espère sera répété chaque année, des Algériens qui sont morts pour la France. Le Gouvernement algérien de l'époque leur avait promis, après les accords d'Evian, qu'ils pouvaient revenir chez eux sans armes, et ils seront égorgés.
Je souhaite que le Maire d'Alger, le Maire de Constantine, le Maire d'Oran déposent en même temps que nous des plaques commémorant l'assassinat des dizaines de milliers de harkis qui ont été égorgés à cette époque. Il y a eu plus de victimes après les accords d'Evian que pendant toute la guerre d'Algérie.
Après ce qui s'est récemment passé, à une heure où la communauté musulmane est agressée en permanence par ceux qui confondent terrorisme et islamisme, agressée en permanence par ceux qui essaient de l'entraîner dans des mouvements de haine.
N'était-il pas opportun, avec explication préalable, par un travail pédagogique de mémoire, de leur montrer que la France n'a pas été seulement celle qui a assassiné leurs frères ou leurs pères ? Est-ce véritablement le moment d'aller donner à tous les extrémistes musulmans des arguments, ici comme ailleurs, pour dire que les Français justifient le terrorisme.
Après ce qu'a dit le Maire de Paris, après les paroles mesurées qu'il a tenues en juin, pourquoi aujourd'hui cette initiative malvenue en séance ? Je ne le comprends pas.
Les Parisiens ne le comprendront pas. Votre initiative est malvenue et je la prends presque comme une provocation. Provocation inexplicable ou alors, c'est plus grave encore, provocation que je ne peux que trop expliquer. Je vous demande de retirer cette délibération et bien entendu, si vous ne retirez pas ce projet délibération, mon groupe votera contre cette délibération.
(Applaudissements sur les bancs des groupes "Démocratie libérale et indépendants", "Rassemblement pour la République et apparentés", "Union pour la démocratie française" et "Ensemble pour Paris").
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Merci.
Je donne la parole à M. Patrick BLOCHE.
M. Patrick BLOCHE. - Merci, Monsieur le Maire.
Les propos que je voulais tenir en introduction de mon intervention, évidemment, auront un sens tout particulier après l'intervention de M. GOASGUEN puisque j'exprimais avant tout le souci que le projet de plaque qui nous est proposé soit l'occasion d'un débat serein et digne au sein de cette Assemblée, les polémiques et les amalgames, et on vient d'en entendre quelques-uns, n'étant en général pas de mise lorsqu'il s'agit de commémoration.
C'est donc dans cette perspective que je voudrais, en tout cas en ce qui me concerne, placer mon intervention au nom des élus du groupe socialiste et radical de gauche, rappelant d'ailleurs à cette occasion que la Fédération socialiste de Paris a été, il y a déjà quelque temps, et est toujours naturellement, signataire de l'appel qu'avait lancé le collectif pour le 17 octobre 1961.
Ce projet de délibération exige de nous de faire preuve de maturité historique mais aussi politique en reconnaissant enfin un événement particulièrement douloureux qui a eu lieu il y a tout juste 40 ans.
Les Parisiens sont des citoyens qui ont le droit de savoir aujourd'hui ce qu'on leur a trop longtemps dissimulé. La France a reconnu qu'elle a fait une guerre en Algérie, la Capitale peut aujourd'hui inscrire dans les lieux mêmes du drame le souvenir d'un de ces épisodes parisiens. Plus personne ne conteste les faits, oui la manifestation était pacifique, oui il y a eu répression, oui il y eut de nombreux morts qui avaient le tort d'être Algériens. Il est à cet égard surprenant qu'un groupe de notre Assemblée, par le dépôt d'un amendement, puisse encore évoquer l'existence d'une controverse sur ce qui s'est passé le 17 octobre 1961 à Paris alors que les travaux de référence de plusieurs historiens ainsi que de la commission Mandelkern ont établi les faits de manière désormais irréfutable. Il est tout aussi étonnant que les élus de ce même groupe et en premier lieu son président qui se réclame pourtant de la pensée du Général de Gaulle puissent considérer que l'indépendance nationale, l'indépendance de son pays, soit une cause qu'on se choisit, parmi d'autres sans doute.
Chers collègues, à travers cet acte de reconnaissance, il ne s'agit pas de raviver de vieilles haines entre Français. Ni d'être sélectif dans notre travail de mémoire, l'hommage national qui sera rendu demain à nos concitoyens harkis en témoigne. Ni non plus de désigner des responsables, cela c'est d'abord le travail des historiens et ensuite éventuellement celui des juges.
Le but recherché par l'apposition de cette plaque est avant tout de rassembler la communauté parisienne et nationale, tout particulièrement dans le contexte international actuel, en souvenir de ce jour de 1961, des déchirements passés et des vies détruites.
(Applaudissements sur les bancs des groupes socialiste et radical de gauche, communiste, du Mouvement des citoyens et "Les Verts").
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Merci, Monsieur BLOCHE.
Je donne la parole à M. SÉGUIN.
M. Philippe SÉGUIN. - Monsieur le Maire, comme quelques autres ici, j'appartiens moi-même à une génération qui a été marquée de manière indélébile, par la guerre d'Algérie à laquelle mes propres origines me rendent particulièrement sensible.
J'ai ceci de commun avec M. Georges SARRE que ce fût là de surcroît le motif de mon premier engagement politique et au risque de surprendre, en particulier M. BLOCHE, je voudrais dire que c'était un engagement en faveur d'une solution négociée, même si je ne comprenais que trop bien l'angoisse et les motifs de ceux qui la récusaient.
On aura compris, j'imagine, que je ne considère pas la date du 17 octobre 1961 et ce que l'on en sait, comme destinée à demeurer l'une des plus glorieuses de notre histoire nationale. Pour autant je pense qu'on ne peut pas dire ou faire n'importe quoi. A cet égard, la délibération qui nous a été soumise était, en l'état, à nos yeux, pire qu'inacceptable, il s'agissait, en réalité, d'un pamphlet aussi imprudent que partial. Il gagnait à être lu à la lumière d'un v?u déposé par un groupe de la majorité en 3e Commission, amendement ou v?u maintenu à ma connaissance qui enjoint à la Préfecture de police - dont je note l'absence - de reconnaître officiellement sa responsabilité dans je cite "le massacre du 17 octobre 1961".
Il est, dès lors, difficile de ne pas nourrir le sentiment que certains ici cherchaient probablement moins à rendre hommage aux victimes qu'à incriminer les autorités politiques de l'époque et pour faire bon poids les formations politiques héritières des partis qui les soutenaient.
Certes, et nous estimons ne pas y être pour rien, les propositions initiales de l'exécutif ont été revues, un amendement a été déposé par ses soins et je dois le dire les approximations les plus grossières - c'était aussi d'ailleurs les plus péremptoires - ont été gommées.
Pour autant, nous ne pouvons accepter le texte modifié, texte qui évoque, je le rappelle, la répression sanglante d'une manifestation pacifique, définition de l'événement qui ne nous paraît pas indiscutable et nous récusons ce texte avec d'autant plus de détermination que les origines et le déroulement de l'événement restent à préciser, quoiqu'on en dise, et ne sont en aucun cas, comme on le prétend dans le domaine des certitudes. D'ailleurs, nous demanderait-on de faciliter le travail des chercheurs s'il en allait autrement ?
Les contradictions du texte initial et l'exposé des motifs traduisent ces incertitudes. On ne peut, cela a été dit avant moi, à la fois évoquer une manifestation pacifique dirigée contre le seul couvre-feu qui avait été imposé et nous dire qu'elle s'inscrivait dans le contexte de la lutte armée conduite par le F.L.N.
J'ajoute que la moindre des équités exigeait, M. SARRE s'est fort bien exprimé à ce sujet, qu'on se souvienne du contexte de l'époque, de la politique d'autodétermination qui était conduite au milieu de difficultés immenses, de la lutte menée contre l'OAS et les agissements de celle-ci, de la campagne d'attentats en cours contre la police et de la stratégie du GPRA que l'on peut comprendre avec le recul tendant à affaiblir les capacités de négociation du Gouvernement français.
C'est pourquoi, Monsieur le Maire, nous demandons à titre principal que cette délibération soit retirée. Nous ne sommes pas naïfs, nous savons que cela peut vous être politiquement difficile. Nous souhaiterions du moins que cette plaque, si elle devait exister, soit un appel au recueillement, au souvenir, au respect et non une sorte, pardonnez-moi cette comparaison, de tract partisan.
Nous souhaiterions que ce texte puisse être lu par tout Parisien sans qu'il soit porté atteinte à sa sensibilité et à sa conviction. Il est inutile de nourrir, de rouvrir des controverses et dangereux d'imposer une lecture et une seule des événements. Peu d'épisodes de notre histoire se prêtent moins que la guerre d'Algérie à une approche manichéenne dépourvue de nuance.
Gardons-nous de surcroît d'utiliser le souvenir de cette tragédie comme un argument partisan, songez que la gauche elle-même s'agissant de la guerre d'Algérie, du traitement réservé aux Algériens, pourrait, au moins autant que la droite, être la cible de quelques observations polémiques dont je m'abstiendrai. C'est pourquoi nous proposons une rédaction qui nous paraît plus compatible avec l'objectif allégué, chacun a sous les yeux ce texte qui ne peut être contesté par personne parce qu'on se choisit les causes, on se choisit des causes en toute liberté. Vous en avez choisi des différentes, Monsieur BLOCHE, c'est dire que nous avons l'un et l'autre notre libre arbitre.
Nous souhaitons que notre Assemblée se rallie, du moins, à l'esprit de ce texte et nous pensons que, ce faisant, elle aura fait preuve de responsabilité. Faute de quoi, comme nos amis de l'opposition, nous n'en serons pas solidaires. Je vous remercie.
(Applaudissements sur les bancs des groupes "Rassemblement pour la République et apparentés", "Union pour la Démocratie française", "Démocratie libérale et indépendants et "Ensemble pour Paris").
M. LE MAIRE DE PARIS. - Merci.
Je donne la parole à M. GAREL.
M. Sylvain GAREL. - Le 17 octobre 1961 et les jours qui ont suivi, se sont écrites les pages les plus sombres de l'histoire de Paris depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.
Il faut d'abord rappeler que si la manifestation organisée ce soir-là par le F.L.N. parisien était illégale, elle était tout à fait légitime. Le Préfet de police de Paris de l'époque, Maurice PAPON, de sinistre mémoire, agissant dans toute cette affaire sous les ordres du Ministre de l'Intérieur, Roger Frey, du Premier Ministre, Michel Debré et du Président de la Ve République, Charles de Gaulle...
Le Préfet de police de Paris de l'époque, Maurice PAPON, de sinistre mémoire, agissant dans toute cette affaire sous les ordres du Ministre de l'Intérieur, Roger Frey, du Premier Ministre, Michel Debré et du Président de la Ve République, Charles de Gaulle...
(Vociférations sur les bancs de la droite qui quitte l'hémicyle).
...Je vais attendre que vous sortiez pour pouvoir continuer...
...venait de décider d'un couvre-feu. Mesure déjà inacceptable dans une démocratie, mais qui devient totalement intolérable quand, comme ce fut le cas, elle ne s'applique qu'à une fraction de la population et parfaitement abjecte quand elle se fonde sur des critères d'origine en l'occurrence l'interdiction pour les Algériens d'être dans les rues de la Capitale une fois la nuit tombée. Cette mesure raciste qui imposait l'Apartheid à Paris devait être combattue.
M. Jean TIBERI, maire du 5e arrondissement. - C'est odieux, de Gaulle a fait la paix en Algérie !
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Monsieur TIBERI, vous aurez la parole dans 5 minutes.
Poursuivez, Monsieur GAREL.
M. Sylvain GAREL. - Je vais enfin pouvoir parler dans le calme.
On ne peut que regretter que si peu de Français se soient retrouvés aux côtés des Algériens dans les rues de Paris le 17 octobre 1961.
La répression fut atroce et immédiate. Dès le début de cette marche pacifique (pratiquement aucun fonctionnaire ne fut blessé ce soir-là) qui réunissait des milliers d'hommes, de femme et d'enfants, des Algériens désarmés furent matraqués à mort ou abattus par des policiers déchaînés et manipulés par des fonctionnaires proches de l'OAS. Cela dura toute la nuit. Certains manifestants ne devant la vie sauve qu'à la solidarité des quelques Parisiens - des Justes eux aussi - qui ont ouvert la porte de leur immeuble à des hommes pourchassés comme des bêtes. Pire encore, les jours suivants, dans les commissariats parisiens, dans la cour de la Préfecture de police, située à quelques mètres de l'Hôtel-de-Ville, des milliers d'Algériens interpellés le 17 octobre furent tabassés, voire pour certains froidement exécutés par des fonctionnaires de police. De nombreux corps furent jetés à la Seine. Pendant plusieurs semaines, on a retrouvé des cadavres décomposés d'Algériens sur les rives situées en aval de la Ville où fut rédigée la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen.
Le plus grave fut peut-être ce qui se passa par la suite. Non seulement il n'y eu pas de minute de silence ni au Conseil de Paris ni à la Chambre des députés, mais on nia puis occulta la réalité de ce massacre. La police, le gouvernement, les partis politiques établis, la presse oublièrent très vite ce qui s'était passé ces jours-là. Ce silence dura vingt ans. Pendant vingt ans, cette abomination fut absente de la quasi-totalité des articles, des livres et des films consacrés à la Guerre d'Algérie. Il faudra encore attendre dix ans de plus pour que quelques manuels scolaires fassent rapidement allusion à ce crime de masse ordonné et couvert par les plus hautes instances de l'Etat.
Aujourd'hui encore, nul ne peut affirmer avec exactitude combien de personne furent assassinées par la police parisienne. Ce qui est certain, c'est qu'il s'agit du bilan le plus tragique depuis la Commune de Paris.
C'est pour cette raison que nous soutenons pleinement la pose d'une plaque commémorative au pont Saint-Michel, même si nous aurions préféré un texte plus explicite sur les responsabilités politiques de ce massacre.
Nous pensons qu'il faut aller plus loin que ce nécessaire et courageux acte symbolique. C'est pour cette raison que le groupe des élus "Verts" a déposé trois autres v?ux concernant ce massacre.
Le premier porte sur la reconnaissance de la responsabilité de la Préfecture de police.
Le deuxième sur l'ouverture complète et à tous de ses archives.
Le troisième sur le sort des deux conservateurs des archives de Paris injustement sanctionnés pour avoir témoigné de ces tragiques événements dans un procès intenté par PAPON à l'historien Jean-Luc EINAUDI qui a étudié les registres des morgues de la région parisienne pour faire une estimation du nombre des victimes - plus de 200 - de cette sanglante répression. D'ailleurs le groupe "Les Verts" recevra prochainement ces deux conservateurs.
Le 17 octobre 2001, les élus "Les Verts" seront présents au pont Saint-Michel pour l'inauguration de cette plaque. En mémoire des victimes et de leurs proches, bien sûr, mais aussi pour marquer notre opposition à tout ce qui pourrait permette que de telles abominations se reproduisent un jour et on peut être inquiet quand, par exemple, dans la feuille de chou d'un élu de l'opposition du Conseil de Paris, on lit, à propos des récents attentats, la phrase suivante : "Dans un pays civilisé, sous la menace de réseaux terroristes internationaux, les populations immigrées, communautés parmi lesquelles les terroristes pourraient être comme des poissons dans l'eau, doivent être contrôlées de près". Cet élu du 2e arrondissement assis à sa place, à l'extrême droite de l'hémicycle, aura reconnu son message raciste et haineux ; on espère qu'il ne deviendra jamais Préfet de police à Paris ou ailleurs.
M. Christophe CARESCHE, adjoint, président. - Je vous propose une petite suspension de séance afin que l'opposition puisse revenir en séance et je donnerai la parole à M. TIBERI.