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Septembre 2008
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2008, Voeu déposé par MM. Jérôme DUBUS, Yves POZZO di BORGO et les élus du groupe U.M.P.P.A. et du groupe Centre et Indépendants, pour que soit attribuée le nom d'une place de Paris à Alexandre Soljenitsyne.

Débat/ Conseil municipal/ Septembre 2008


 

M. François DAGNAUD, adjoint, président. - Nous passons à l'examen du v?u n° 44 déposé par le groupe U.M.P.P.A. et présenté par Jérôme DUBUS sur l'attribution du nom d'Alexandre Soljenitsyne à une place de Paris.

Monsieur DUBUS, vous avez la parole.

M. Jérôme DUBUS. - Ce voeu est déposé conjointement par moi-même et par Yves POZZO di BORGO, qui est président du groupe Centre et Indépendants.

Je ne ferai pas la biographie d'Alexandre Soljenitsyne. Je rappellerai simplement trois dates : 1962, publication de "Une journée d'Ivan Denissovitch", un choc pour le monde libre ; 1970, il obtient le prix Nobel de littérature ; 1973, il publie clandestinement "L'Archipel du Goulag", ce qui lui vaudra d'être expulsé d'Union Soviétique en 1974 pendant plus de dix ans.

Soljenitsyne est beaucoup plus qu'un grand écrivain : il est l'un des héros majeurs de la conscience historique de notre temps. Il était l'ennemi le plus farouche de Staline qui l'a persécuté. Il n'était pas pour autant le partisan d'un Occident qu'il jugeait dégénéré, atteint de médiocrité morale. Il appartient à la race des rebelles, à la race des martyrs, des géants de l'histoire.

Son exigence intellectuelle et morale est proche d'un Péguy ou d'un Bernanos. Ce peintre des petites gens a, dans tous ses ouvrages, honoré la mémoire de l'homme du peuple, de l'ouvrier, du paysan broyé par la machine bureaucratique communiste. Mais il a su parfaitement montrer que le "bazar commercial" du monde occidental, l'absence d'idéal et de vision d'avenir ne pourraient assurer le vrai bonheur humain.

C'est la raison pour laquelle il ne laisse pas indifférent. C'est la raison pour laquelle il n'est pas un personnage ordinaire. C'est la raison pour laquelle Paris, capitale des Droits de l'Homme, se doit d'honorer la mémoire de Soljenitsyne.

Nous avons une proposition qui pourrait être la place de la Porte Maillot qui, vous le savez, est sur l'axe historique, près de la place Charles de Gaulle, sur l'axe historique Louvre-Concorde-Champs-Elysées-La Défense.

Je crois que Paris s'honorerait, et nous nous honorerions également d'attribuer à cette place le nom d'Alexandre Soljenitsyne.

Merci.

(Applaudissements sur les bancs des groupes U.M.P.P.A. et Centre et Indépendants).

M. François DAGNAUD, adjoint, président. - Merci.

La parole est à Mme Anne HIDALGO pour vous répondre.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe. - L'Exécutif émet un avis favorable à ce v?u mais pas sur l'emplacement. Je ne vais pas renier ce que j'ai dit tout à l'heure. J'ai rappelé, à propos d'autres grands personnages dont Paris s'honorerait d'avoir leurs noms sur nos rues, qu'il fallait d'abord réunir la commission. Il y a beaucoup de noms en attente.

Alexandre Soljenitsyne est mort depuis quelques semaines. Il y a un délai de cinq ans, certes, qui n'a pas toujours été appliqué mais j'aimerais nous renvoyer chacun à un peu de sagesse dans la façon dont nous formulons des propositions. Je pense qu'il ne faut pas se précipiter comme cela. Il faut aussi laisser le temps faire son oeuvre sur la mémoire des personnes.

Donc j'émets un avis favorable sur le principe mais pas sur le lieu. Cela mérite d'être renvoyée à la commission qui doit ensuite travailler sur l'ensemble des noms qui sont aujourd'hui en attente.

M. François DAGNAUD, adjoint, président. - Merci.

Emmanuelle BECKER a demandé une explication de vote ainsi que Jean-Pierre CAFFET et Sylvain GAREL.

Mme Emmanuelle BECKER. - Merci.

Chers collègues, incontestablement, et nos collègues de l'opposition viennent de le rappeler, Soljenitsyne fait partie de cette classe d'intellectuels qui marquent l'Histoire. Monument de la littérature du XXe siècle, "L'Archipel du Goulag" est une juste et courageuse dénonciation du caractère inhumain du régime stalinien.

Mais si sa vie et les épreuves traversées forcent l'admiration, le déferlement d'hommages rendus dans le monde, et particulièrement en France, a de quoi laisser perplexe. N'est-on pas devenu bien peu regardant sur l'héritage ambigu de la dissidence de Soljenitsyne qui a sombré dans le nationalisme le plus dur ?

Rappelons les propos de François Furet lui-même dans "Le Nouvel Observateur" de juillet 1975 : "Soljenitsyne est "un héros parfois inquiétant, frôlant les précipices de la pensée contre-révolutionnaire, l'archaïsme slavophile, l'antisémitisme". Nous ne pouvons pas oublier ni condamner la conclusion étrange de l'auteur de "Deux siècles ensemble". Dans cet ouvrage, Soljenitsyne explore les relations entre Juifs et Russes pour en arriver à affirmer que la responsabilité des Juifs en tant que tels serait engagée pour les crimes du soviétisme et qu'ils doivent le reconnaître.

Je rappelle que cette théorie de la responsabilité collective est typique du mode de penser nationaliste. Pour cette raison notamment, je considère que le legs politique de cet auteur doit se limiter au tournant historique des années 70, ce moment antitotalitaire. Sa grandeur et ses idées appartiennent au passé ou à l'Histoire de la littérature. Ainsi le groupe communiste s'abstiendra sur ce vote.

M. François DAGNAUD, adjoint, président. - Merci.

Sylvain GAREL pour une explication de vote rapide, s'il vous plaît.

M. Sylvain GAREL. - Je pourrais partager le point de vue que vient d'exprimer Emmanuelle BECKER, mais je crois qu'il faut faire la part des choses. Effectivement, il y a deux Soljenitsyne. Mais il est clair que pour la population, c'est celui qui a fait tomber le totalitarisme soviétique.

Je pense que c'est cela que l'on doit honorer et pas les errements du passé récent. Mais heureusement, à ce moment-là, Soljenitsyne a été beaucoup moins lu. C'est aussi pour cela que nous voterons ce voeu.

Mais je suis en revanche d'accord avec Anne HIDALGO pour dire que le lieu reste à discuter parce qu'il n'y a aucune raison que ce soit la Porte Maillot plutôt qu'un autre lieu. Je ne vois le rapport entre la Porte Maillot et Soljenitsyne.

M. François DAGNAUD, adjoint, président. - Merci.

Mme Liliane CAPELLE a la parole.

Mme Liliane CAPELLE, adjointe. - Merci, Monsieur le Maire.

Très brièvement parce qu'Emmanuelle BECKER a dit beaucoup de choses que je voulais exprimer et j'ai entendu qu'il fallait que l'on prenne le temps de la réflexion. Peut-être faut-il prendre vraiment le temps de la réflexion.

C'est très difficile de se dresser contre l'icône qu'est Soljenitsyne. Mais sans nier le talent de Soljenitsyne comme écrivain, cela ne doit pas occulter des prises de position pour le moins extrêmement choquantes. Je pense à son soutien au franquisme. Je ne voudrais pas être trop longue mais simplement quand interrogé par des journalistes à propos des antifascistes espagnols condamnés à mort par le régime de Franco, il répond : "Je ne connais qu'un seul lieu où il n'y a pas de liberté, c'est la Russie", les déclarations de Soljenitsyne à la télévision espagnole étaient un soutien direct au fascisme espagnol, une idéologie qu'il approuve.

Voilà, nous avons face à nous évidemment cette dualité, cet écrivain, cet homme qui a souffert certainement, mais d'autres que lui ont également soulevé le problème, ont ouvert les yeux du monde sur le goulag ; il y a Alexandre Zinoviev, Andreï Sakharov. En France, Boris Souvarine. Pour autant, ils n'ont pas soutenu des dérives réactionnaires au vrai sens du terme.

Parce que pour en revenir au propos que tenait Emmanuelle BECKER, il est vrai qu'en fait Soljenitsyne a une passion : la Russie. Très bien, mais une Russie blanche et orthodoxe, ultra-orthodoxe ! Moi, je suis très dubitative sur ce personnage qui n'a comme valeur en fait que des valeurs nationalistes, religieuses, intégristes et profondément antisémites.

Ces valeurs, vous l'aurez compris, sont pour moi à l'opposé de celles que je défends en femme de gauche, à savoir l'universalisme, la laïcité et l'antiracisme sous toutes ses formes.

Soucieuse de ne pas perturber l'Exécutif auquel j'appartiens, je m'abstiendrai et laisserai les autres élus du groupe M.R.C. libres de leur choix.

M. François DAGNAUD, adjoint, président. - Merci.

M. Jean-Pierre CAFFET a la parole.

M. Jean-Pierre CAFFET. - Merci, Monsieur le Maire.

Beaucoup de choses ont été dites dans ces explications de vote, donc je serai relativement bref.

Je crois que si Alexandre Soljenitsyne était le personnage que nous a décrit Jérôme DUBUS, il y aurait eu unanimité sur ces bancs, et que ce voeu aurait été adopté avec applaudissements, voire acclamations. Mais vous savez très bien, Monsieur DUBUS, que vous masquez une partie de la réalité.

Car en Alexandre Soljenitsyne, je salue le combattant contre le goulag, bien évidemment. Liliane CAPELLE a eu raison de dire que ce n'était pas le seul et que les autres n'ont pas de noms de rue à Paris. Mais peu importe. Le problème de Soljenitsyne, si vous voulez, c'est que c'est un personnage extrêmement controversé et qu'il y a effectivement deux Alexandre Soljenitsyne : le combattant pour la liberté que nous respectons tous et puis le Soljenitsyne qui, à partir du moment où il est sorti d'URSS et est parti aux Etats-Unis, a exprimé un certain nombre de positions et de réflexions qui sont sujets à discussion.

Très franchement, Monsieur DUBUS, vous citez Ronald Reagan dans votre v?u, souffrez qu'Emmanuelle BECKER cite Furet. D?ailleurs, je me félicite du fait qu?une élue du parti communiste lise François Furet : chapeau !

J'ai trouvé une citation, je vais être rapide, rassurez-vous, d'un très grand historien qui s'appelle Moshe LEWIN, très grand spécialiste de l'U.R.S.S., et qui a écrit ceci, et si j'ai choisi cette citation, c?est qu'elle est très mesurée, car je sais qu?Alexandre Soljenitsyne a été traîné dans la boue, et elle donne la problématique générale de ce personnage : "Aussi longtemps qu?Alexandre Soljenitsyne a mené sa bataille de l?intérieur, les observateurs étrangers ont supposé qu'il luttait pour une démocratisation du système. Mais une fois Soljenitsyne exilé en occident, ils ont vite compris que l'anticommunisme n'était pas automatiquement porteur de démocratie. Le combat de Soljenitsyne était en fait au service d?une idéologie profondément antidémocratique qui mêlait des éléments de national-étatisme à des traits archaïques de la religion orthodoxe".

Compte tenu de la dualité de ce personnage, nous avons décidé, dans mon groupe, que chacun exercerait sa liberté de vote en conscience.

M. François DAGNAUD, adjoint, président. - Merci.

Je mets aux voix, à main levée, le voeu.

Qui est pour ?

Qui est contre ?

Qui s?abstient ?

Le v?u est adopté. (2008, V. 158).