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Mars 2002
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14 - IV - Question d'actualité de M. Alain DESTREM et des membres du groupe "Démocratie libérale et Indépendants" à M. le Maire de Paris relative à la journée du 19 mars

Débat/ Conseil municipal/ Mars 2002


M. LE MAIRE DE PARIS. - Nous abordons l'examen de la question d'actualité de M. Alain DESTREM et des membres du groupe "Démocratie libérale et Indépendants" à M. le Maire de Paris relative à la journée du 19 mars.
La parole est à Alain DESTREM.
M. Alain DESTREM. - Merci, Monsieur le Maire.
Monsieur le Maire, mes chers collègues, en juin 1966, j'étais appelé sous les drapeaux et intégré à la Marine nationale.
Un mois après, j'étais affecté à la base française de Mers-el-Kébir.
... eh oui, 4 ans après les accords d'Evian, l'armée française était encore en Algérie.
Si la marine avec son port, sa base souterraine était une des plus belles au monde, sa mission consistait à contrôler la Méditerranée avec la Légion étrangère et l'aviation à Bousfer. Je devais y rester 18 mois et j'ai très vite compris que le 19 mars 1962 n'était qu'un accord que je qualifierai de chiffon de papier et que seule l'armée française avait cessé le feu.
Pour nous, Français, et nous seuls, la guerre était terminée. Lors de mes permissions, et surtout, Monsieur le Maire, et mes chers collègues, sans uniforme - car nous risquions de nous faire tuer, ce qui a été le cas pour certains d'entre nous - j'ai pu rencontrer en particulier à Oran, nombre de familles algériennes mais aussi quelques très rares pieds-noirs ou harkis qui étaient revenus.
Après plus d'un siècle de colonisation, j'ai compris à cette époque que si le 19 mars 1962 avait marqué la fin des hostilités militaires, il n'avait pas marqué la fin des souffrances.
Je pensais cette douloureuse souffrance passée, mais il a fallu que le Gouvernement, votre Gouvernement rouvre les plaies en janvier dernier en tentant d'imposer le 19 mars comme journée du souvenir : en France la défaite, et en Algérie la victoire sur la France.
Cette date ne pourra jamais rassembler à ce jour - d'ailleurs le Gouvernement n'a pu que reculer faute de majorité - car c'est trop tôt, chers collègues.
Le travail de deuil n'est pas terminé. Par contre, Monsieur le Maire, et c'est là où vient le sens de ma question, vous vous entêtez, avec une man?uvre que je qualifierai d'hypocrite, et probablement militante, en flattant la F.N.A.C.A. - qui est loin de représenter la majorité du monde combattant de l'époque - en nous invitant à vous rejoindre demain à 12 heures au cimetière du Père-Lachaise - je cite le carton d'invitation - "pour la pose de la première pierre du mémorial parisien dédié aux militaires morts ou disparus en Afrique du Nord de 1952 à 1962".
Je n'aurais rien eu à redire à ce carton d'invitation si le jour de la pose de la première pierre avait été en fin d'année car nous savons combien de morts il y a eu durant le deuxième semestre 1962.
Simplement, vous le faites et là, avec hypocrisie, comme je le disais. Vous l'organisez le 19 mars, jour de la signature des accords d'Evian. De nouveau, les plaies se rouvrent, Monsieur le Maire, mes chers collègues, je me sens mal et j'ai honte.
Pendant que certains seront aux Invalides, puis au Père-Lachaise, mes pensées iront aux victimes inutiles, massacrées après le 19 mars 1962, les morts de Bab-el-Oued, ceux de la fusillade d'Isly, les milliers de disparus d'Oran, les suppliciés du Petit Lac, les massacres de dizaines de milliers de harkis, l'épuration ethnique de centaines de pieds-noirs qui avaient cru pouvoir revenir en toute tranquillité, ainsi que les exécutions de soldats du contingent.
Enfin en allant à l'Etoile demain soir face au soldat inconnu, vous oubliez qu'à l'Etoile, on y célèbre seulement des victoires et certainement pas des défaites.
Décidément, c'est une provocation de trop et je sais que nous sommes très nombreux sur les bancs de cette Assemblée, mais aussi dans Paris à désapprouver l'emploi du temps du Maire de Paris demain mardi 19 mars. Il me déshonore. Il est encore temps, Monsieur le Maire, de ne pas y aller. C'est le sens de ma question. Changez demain votre emploi du temps, cela honorera notre Assemblée.
(Applaudissements sur les bancs des groupes "Démocratie libérale et Indépendants", "Rassemblement pour la République et apparentés", Union pour la démocratie française et "Ensemble pour Paris").
M. LE MAIRE DE PARIS. - Monsieur DESTREM, je vais répondre. Comme Mme CHRISTIENNE n'a pas pu entendre l'ensemble de vos interrogations, et comme vous m'interpellez directement, je vous réponds moi-même.
D'abord, vous avez exprimé un point de vue très personnel. Vous avez cru utile de l'accompagner de propos extrêmement polémiques et insultants (hypocrisie, etc.), mais vous avez exposé votre position sur le fond et c'est cela la démocratie.
Que les souffrances soient encore vives, c'est un fait. Que le 19 mars soit considéré par tant d'historiens, d'acteurs sereins de cette histoire, c'est un fait. Le 19 mars marque la fin de la guerre d'Algérie : ceci crée un débat national qui, actuellement encore, entraîne des contestations.
Deuxièmement, Monsieur DESTREM, j'irai effectivement demain à midi, poser la première pierre du mémorial aux victimes françaises de ces combats, victimes qui ont été envoyées par le Gouvernement de l'époque et qui ont fait leur devoir au nom de notre pays.
A la demande des associations, ce mémorial, qui n'existait pas, sera créé. Toujours à la demande des associations, la première pierre sera posée le 19 mars. Je me rendrai aussi à l'Arc de Triomphe comme je le fais depuis de nombreuses années, y compris l'an dernier. Je n'étais pas encore institutionnellement le Maire de Paris, mais peut-être l'étais-je un peu du fait des citoyens de Paris qui s'étaient prononcés la veille.
J'ajoute, Monsieur DESTREM, que c'est un engagement que j'avais pris devant les Parisiens. J'essaie, cela me paraît être l'honneur de la vie démocratique, d'honorer mes engagements. Est-ce hypocrite ?
Avant, sous mes deux prédécesseurs, le Maire-adjoint de Paris chargé des Anciens Combattants était présent à l'Arc-de-Triomphe avec les associations, le 19 mars, mais pas le Maire. Si j'ai bien compris, puisque vous apparteniez à cette majorité, ce qui est hypocrite, c'est que la Municipalité soit dorénavant représentée par le Maire - ce que j'assume - alors que vous, Monsieur DESTREM, vous étiez représenté en tant que membre de l'Exécutif par votre collègue adjoint chargé des Anciens Combattants.
Par souci de non hypocrisie, de fidélité à mes engagements et aussi de ce qui rassemble - même si je comprends un certain nombre de blessures -, au nom de la franchise, je serai bien demain à 18 heures 30 à l'Arc de Triomphe après avoir posé la première pierre du mémorial à midi au Père-Lachaise.
D'ailleurs, à propos de ce mémorial, je vous signale que beaucoup l'avaient promis. Hypocrisie disiez-vous ? Pourquoi tant et tant l'ont-ils promis ? Hypocrisie disiez-vous. Pourquoi tous les Conseils généraux d'Ile-de-France, sauf Paris, accordaient-ils la gratuité du transport aux anciens combattants ? Beaucoup l'avaient promis, nous l'avons fait.
Par conséquent, dans la cohérence, je tiendrai demain mes engagements et mon agenda ne sera pas modifié malgré votre aimable suggestion.
(Applaudissements sur les bancs des groupes socialiste et radical de gauche, communiste, du Mouvement des citoyens et "Les Verts").
M. Alain DESTREM. - Monsieur le Maire, je ne conteste pas le mémorial, bien entendu, car je sais que les uns et les autres nous voulions justement, dans l'objectif qui est le nôtre, retrouver cette fraternité entre nos deux peuples que sont celui de l'Algérie et de la France. Mais, ne prenons pas le risque d'un dérapage éventuel alors que, comme je le disais, le travail de deuil n'est pas terminé.
J'aurais préféré, Monsieur le Maire, que vous suiviez mon conseil.
M. LE MAIRE DE PARIS. - Je ne pense pas que vous ayez ajouté beaucoup d'arguments quant aux souffrances, aux blessures et à ce que chacun de nous a éprouvé. Figurez-vous que l'on a tous éventuellement à en dire. Pour le reste, comme vous n'avez pas ajouté d'argument, je me contenterai de faire bref pour vous répondre : J'assume.