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2008, III - Question d’actualité posée par le groupe M.R.C. à M. le Maire de Paris relative à l’exposition “Les Parisiens sous l’Occupation”.

Débat/ Conseil municipal/ Avril 2008


 

M. LE MAIRE DE PARIS. - Nous passons à la question d?actualité du groupe M.R.C.

Je donne la parole à Mme Karen TAÏEB.

Mme Karen TAÏEB. - Monsieur le Maire, une exposition qui se tient à la bibliothèque historique de la Ville de Paris nous choque, davantage surtout l?on arrive sur le lieu de l?exposition et que l?on voit en grandes lettres, en lettres d?or presque, Zucca, ce photographe de la période noire.

Dans un premier temps, présentées sans explication pour les visiteurs, les photos couleurs toutes prises par le photographe André Zucca sont aujourd?hui réunies dans le cadre d?une exposition au titre d?emblée erroné : ?Les Parisiens sous l?Occupation?.

Or, il ne s?agit que d?une partie des Parisiens, vue avec l?objectif de Zucca, le regard de celui qui fut proche de l?occupant nazi et correspondant pour le magazine de propagande ?Signal?, le regard qui cache volontairement la vérité, la vérité d?un Paris de la honte, d?un Paris des humiliations et des rafles, un Paris de l?étoile jaune mais aussi celui de la Résistance.

Si ces photos ont une valeur historique et picturale, il n?en reste pas moins qu?elles ne montrent qu?un Paris heureux, nonchalant, insouciant, un Paris au ciel toujours bleu, et on sait que le ciel de Paris n?était pas bleu !

En intitulant cette exposition ?Les Parisiens sous l?Occupation?, on bafoue la mémoire de ceux qui ont été humiliés, traqués, conduits vers la mort. On tronque la vérité historique et cela me semble difficile pour la Bibliothèque historique de notre ville Paris qui s?honore chaque jour de faire crier la vérité, que ce soit au travers des plaques à la mémoire des enfants dans les écoles ou par le Mur des Noms au mémorial ou encore celui des Justes dans le 4e arrondissement.

Monsieur le Maire, il nous aurait donc semblé plus pertinent que d?autres photos soient présentées, montrant ce qu?était ce Paris des rafles, des gens du peuple et de la Résistance, la vie des autres Parisiens que Zucca n?a volontairement pas photographiés.

Il est vrai qu?un texte sur lequel est mentionné ?avertissement? est distribué depuis quelque temps à l?entrée de l?exposition aux visiteurs. Nous regrettons néanmoins que ce texte reste faible. Il s?appelle ?avertissement?, mais j?aurais voulu qu?il soit un peu plus avertissant, c?est-à-dire que, dès les premières phrases, dès les premiers mots, il aurait fallu indiquer qui était réellement Zucca.

Aussi, nous souhaitons connaître les choix qui ont présidé à la tenue de cette exposition, qui ne peuvent se limiter à un parti pris d?esthétisme et qu?un autre titre soit trouvé pour cette exposition, voire repenser même cette exposition qui mérite tant et tant de pédagogie à l?endroit des visiteurs, notamment des jeunes visiteurs. Je dis cela pour l?honneur de Paris et pour l?honneur des Parisiens. Merci.

(Applaudissements sur les bancs des groupes Mouvement Républicain et Citoyen, ?Les Verts?, socialiste, radical de gauche et apparentés et communiste).

M. LE MAIRE DE PARIS. - Merci beaucoup de l?intelligence et de la hauteur de vue avec laquelle vous vous êtes exprimée.

Je donne la parole à Colombe BROSSEL.

Mme Colombe BROSSEL, adjointe. - Merci, Monsieur le Maire.

Et merci, Madame TAÏEB, pour votre question.

L?exposition ?Les Parisiens sous l?Occupation?, présentée à la B.H.V.P., fait polémique depuis plusieurs jours, d?abord parce qu?elle montre un Paris qui nous heurte, un Paris où l?indifférence, l?insouciance s?expriment dans un contexte - et vous l?avez rappelé - pourtant dominé par l?occupation et le joug nazi.

La proposition de la B.H.V.P. consistait effectivement à montrer cette facette de l?histoire, aussi inconfortable soit-elle.

Mais l?exposition a également ému parce qu?elle n?expliquait pas suffisamment - et cela devrait pouvoir être complété qui était Zucca, ce photographe prêt à collaborer à une revue de propagande, si cela lui permettait d?obtenir des pellicules photos, et notamment des pellicules photos en couleurs, les seules qui étaient à l?époque disponibles. Cette exposition n?expliquait pas suffisamment ce qu?était le journal ?Signal?. Et puis, elle n?expliquait pas également suffisamment ce qui intéressait Zucca et, par effet de négatif, ce qui ne l?intéressait pas. Ces photos montrent, certes, une part des difficultés et de la détresse du poids de l?occupant que subissaient les Parisiens, mais en sont absentes les rafles de juifs, la Résistance, les files d?attente, la misère dans toute sa cruauté et sa douleur.

Paris Bibliothèque, qui est donc le producteur de l?exposition, avait pris soin de solliciter dès la mise en ?uvre de l?exposition Jean-Pierre AZÉMA, figure incontestable, s?il en est, qui a confirmé la valeur scientifique de ces photos et qui a préparé pour le catalogue une longue préface permettant justement de replacer ces photos, cette exposition dans un contexte historique. Un extrait de cette préface est également présenté dans l?exposition, dès l?entrée même de l?exposition, pour que le visiteur, en y entrant, en soit informé.

Cette information globale souligne, par exemple, qu?aucun des clichés qui est exposé n?a été publié dans la revue ?Signal?.

Néanmoins, ces précautions étaient manifestement insuffisantes. Et c?est pourquoi, sans se substituer aux scientifiques, la Ville de Paris a pris plusieurs initiatives afin d?avertir le public. Un texte, présent sur un panneau dès l?entrée de l?exposition, est distribué à chacun des visiteurs afin d?apporter ces explications qui faisaient défaut.

Vous avez évoqué le titre et l?affiche. Là aussi, d?autres choix auraient pu être faits. Pour autant, faut-il interrompre cette exposition ? Cette question a été posée. Je ne le pense pas.

Je ne le pense pas parce que j?ai, par principe, une réticence à toute forme de censure. J?observe, par ailleurs, qu?aucun historien ne nous a fait cette demande et ne défend cette initiative. La Ligue des Droits de l?Homme, qui a interpellé directement le Maire de Paris, nous a fait savoir, tout en pointant légitimement - je le répète - les insuffisances de sa présentation, qu?elle condamnerait clairement l?interruption de cette exposition.

Si vous me permettez de conclure par cela, la question qui nous est aujourd?hui posée, et notamment par vous, Madame TAÏEB, c?est celle de l?explication, de l?accompagnement et de la contextualisation de cette exposition.

D?une part, Paris Bibliothèque s?était engagée dès l?origine. Un débat est programmé le 31 mai à la B.H.V.P., auquel participeront notamment Jean-Pierre AZÉMA et d?autres historiens. La Ligue des Droits de l?Homme nous a sollicités afin que d?autres débats soient organisés. J?y suis, pour ma part, totalement favorable. Il sera important que nous fassions en sorte que ces débats soient réellement un élément d?explication et de contextualisation de cette exposition.

De même, nous estimons nécessaire de mieux décrypter certaines de ces photos à destination du public. Je vous propose que le Comité d?histoire dans la ville programme à l?Hôtel de Ville une conférence permettant d?analyser les propos du photographe.

Enfin, nous demanderons au commissaire de l?exposition de renforcer encore - j?ai entendu les remarques que vous faisiez sur l?avertissement - l?information des visiteurs sur la base de suggestions complémentaires des historiens et de celles que nous pourrons entendre ici aujourd?hui. La biographie de Zucca pourrait, par exemple, être précisée ; l?avertissement pourrait être complété ; l?affiche à l?entrée de l?exposition pourrait également être remplacée par un autre visuel. Je crois que l?ensemble de ces éléments d?amélioration nous permettront de rendre tout le contexte historique nécessaire à cette exposition.

Je vous remercie.

(Applaudissements sur les bancs des groupes socialiste, radical de gauche et apparentés, communiste, Mouvement Républicain et Citoyen et ?Les Verts?).

M. LE MAIRE DE PARIS. - Mes chers collègues, j?ai voulu que l?adjointe au patrimoine, qui est en charge du sujet, réponde au nom de l?Exécutif. Mais je vais y ajouter mon propre commentaire.

C?est vraiment un sujet qui me cause beaucoup de souci. Cette affaire a été mal engagée. Nous veillons à ce que les expositions dans les institutions culturelles municipales de Paris ne fassent pas l?objet, comment dire, d?un contrôle a priori parce qu?il faut bien que vive l?expression culturelle, historique à Paris.

En revanche, je considère que cette affaire a été très mal engagée.

Au moment où nous sommes, j?ai essayé de consulter, d?écouter parce que - je vous le répète - cela me cause beaucoup de souci, beaucoup d?interrogations. Au-delà des réponses de Colombe, que je valide totalement, je vais vous dire un certain nombre de choses.

D?abord, il y a de cela un petit moment déjà, sollicité par une collaboratrice, pas par les élus, j?ai été amené à faire arrêter la campagne d?affichage sur cette exposition. Pourquoi ?

Parce que le problème de cette exposition, c?est qu?elle présente une facette, et si cette facette était présentée justement pour montrer que, pendant la souffrance, pendant la douleur, pendant les rafles, il y avait aussi ceux qui vivaient bien, dans le sourire et sous le ciel bleu, alors, s?il y avait eu cette vertu pédagogique, c?eût même été utile. Mais il n?y a pas eu cela !

Et donc, j?ai décidé, et moi seul, de faire cesser cette campagne d?affichage.

Deuxièmement, j?ai demandé à Jean-Pierre AZÉMA de faire en sorte que l?ensemble du dispositif historique - Jean-Pierre AZÉMA est, de ce point de vue, totalement incontestable - soit exprimé le plus fortement possible.

Au moment où nous sommes, je remercie la presse d?avoir fait des papiers critiques, contradictoires et qui expriment finalement la vraie difficulté.

La vraie difficulté, c?est de parler de l?histoire mais de ne pas en parler avec une possibilité de déformation extrêmement inquiétante. Je vous le redis : moi, cette exposition, je la vois comme une gifle à ceux qui, justement, ont vécu cette période de l?occupation dans le confort et dans une certaine joie de vivre indécente. C?est de ce point de vue que je souhaite qu?elle ait une vertu pédagogique.

Maintenant, j?ai consulté beaucoup d?historiens, plusieurs associations, qui me disent que, dans le fond, ils préfèreraient que l?exposition ne soit pas annulée, mais soit replacée maintenant dans un vrai contexte.

C?est pourquoi je demande que soient renforcés encore les aspects avertissement, les aspects qui tirent cette exposition vers la prise de conscience de la contradiction de cette période. J?ai accepté, parce que cette suggestion est excellente, que des débats soit organisés avec les historiens, pour les Parisiens, ouverts aux Parisiens, pour transformer ce que je considère comme une erreur de base. Le transformer sans censure, comme ?uvre pédagogique pour essayer de mettre la vérité dans son vrai contexte.

Encore une fois, je vous remercie, Madame TAÏEB, d?avoir posé cette question avec responsabilité et conviction - et je connais vos convictions - et je remercie Colombe BROSSEL d?agir dans le sens que nous disons. Mais je veux encore renforcer, Colombe BROSSEL, l?ensemble des éléments du débat et de l?engagement de la Municipalité sur la vérité historique.

Les historiens, dont Jean-Pierre AZEMA évidemment, sont encore sollicités pour faire en sorte qu?il n?y ait aucune ambiguïté. En tout cas, j?espère que mes convictions sont claires et notamment par rapport à ce photographe, à sa vie pendant cette période et à ce qui est présenté à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Cela m?amène à dire, vis-à-vis des adjoints concernés et de l?administration, que j?entends laisser la plus grande liberté aux institutions culturelles municipales de Paris. Mais quand il s?agit des valeurs de Paris, de notre rapport à l?histoire, je veux que l?on me mette en situation de responsabilité. Je n?ai pas l?habitude de les fuir ni de les évacuer dans quelques campagnes médiatiques.

Je remercie Colombe BROSSEL et Karen TAÏEB.

(Applaudissements sur les bancs des groupes socialiste, radical de gauche et apparentés, communiste, Mouvement Républicain et Citoyen et ?Les Verts?).