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Juillet 2005
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2005, DAC 289 - Apposition d’une plaque commémorative en hommage aux résistants torturés, 93, rue Lauriston (16e).

Débat/ Conseil municipal/ Juillet 2005


Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. Nous passons à l?examen du projet de délibération DAC 289 relatif à l?apposition d?une plaque commémorative en hommage aux résistants torturés 93, rue Lauriston, dans le 16e arrondissement, sur lequel un amendement, le n° 54, a été déposé par l?Exécutif.

La parole est à M. Alain LE GARREC.

M. Alain LE GARREC. - Merci, Madame la Maire.

Cela fait 60 ans que la deuxième guerre mondiale se terminait et bientôt 61 ans que Paris se libérait. Le 93, rue Lauriston est dans nos mémoires comme la honte de la honte car c?est à cet endroit que les collaborateurs français, truands, repris de justice, ex-policiers s?en donnèrent à c?ur joie - j?utilise ce mot exprès - en torturant et tuant des dizaines de résistants mais aussi des dizaines d?anonymes.

On pouvait tout y dénoncer, son voisin trop riche ou trop pauvre, sa voisine trop belle, un commerçant trop ou pas assez complaisant, etc. Un regard appuyé, un chapeau de travers, un rire qui dérange, tout était bon pour être enlevé, torturé, tué, le tout dans une impunité totale.

En 1941 Henri Chamberlain dit Henri Lafont et l?inspecteur de police radié, Pierre Bonny dont le nom a traîné dans l?affaire Sezneck, l?affaire Stavisky, le suicide du conseiller Prince, sous le nom de la Carlingue intègrent le 93, rue Lauriston avec Morange Abel, Danos et des dizaines d?autres hommes et femmes comme Violette Gouraud-Morris dite la hyène qui sera exécutée par un commando venu de Londres. On y rencontra aussi le docteur Petiot qui venait en voisin, le capitaine Serge qui fit fusiller 35 lycéens début août 1944, en les traînant dans un traquenard.

Alain DECAUX a écrit et je cite :

?C?est une des adresses les plus recherchées du gratin de la collaboration qui venait faire la fête au 93, rue Lauriston le siège que tout le monde appelait à l?époque la Gestapo française, un lieu ou pendant près de quatre ans des hommes de Henri Lafont et de Pierre Bonny se sont livrés pour le compte des Allemands et avec la complicité des autorités françaises à l?une des formes les plus abjectes de la collaboration, la torture, le meurtre, l?appropriation de biens. Il faudra aussi leur imputer en 1944 des assassinats à Tulle et dans diverses régions.?

Si Lafont et Bonny furent fusillés en décembre 1944, Morange et Danos ne le furent qu?en 1952 et après avoir failli s?en sortir comme ce fut le cas d?un nommé ?Boucheseiche? que nous allons rencontrer plus tard dans l?affaire Ben Barka et combien d?autres que nous retrouvons à la tête des pègres parisiennes, marseillaises, et lyonnaises.

Il n?est donc que justice qu?une plaque commémorative soit enfin placée sur l?immeuble du 93, rue Lauriston, je remarque que cette plaque indique de 1940 à 1944 alors que c?est en 1941 que ces assassins s?y installèrent.

Il nous arrive de dire, comme Alain DECAUX, que c?était la Gestapo française. Ils en avaient quelquefois l?uniforme mais ne mélangeons pas, il s?agit ici de criminels de droit commun et rien d?autre. Dire Gestapo, même française, dégagerait la responsabilité du régime de Vichy et des autorités parisiennes de cette époque en la faisant porter uniquement sur les épaules allemandes, ce qui n?est pas la réalité même si elle nous dérange. En écrivant ce petit texte, je me suis rendu compte que j?en savais beaucoup plus sur les tortionnaires souvent mis en scène par le cinéma, la télévision et la littérature que sur les torturés et les disparus.

Je crois donc qu?il faudrait rendre hommage individuellement et autant que faire ce peut à tous ceux hommes, femmes et enfants (il y en eut) qui anonymement rentrèrent au 93, rue Lauriston pour jamais n?en ressortir.

Mais ici c?est l?anonymat, le silence qui émerge. Qui étaient-ils ?

Combien étaient-ils ?

Nous ne le saurons sûrement jamais.

Mais c?est d?eux dont il faut nous souvenir. Je crois être au-dessous de la réalité quand je dis que nous ne pouvons pas imaginer, même avec beaucoup d?efforts, ce que ces femmes, ces hommes et ces enfants endurèrent dans cet immeuble.

Nous sommes ici dans l?horreur absolue et à Paris.

Un amendement veut citer les noms de Lafont et de Bonny, je crois que c?est leur faire grand honneur car de cette horreur il n?en resterait que le nom des deux tortionnaires et ils en couvriraient des dizaines d?autres.

Je m?en remets à votre sagesse, même si notre Assemblée ajoute ces noms, ce que je ne crois pas indispensable, il me paraîtrait indispensable de dire qu?ils furent jugés et exécutés dès décembre 1944 quand la Ville de Paris retrouva la République, bien avant la fin de la guerre.

Je vous remercie.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. Merci, Monsieur LE GARREC.

Monsieur VUILLERMOZ, vous avez la parole.

M. Jean VUILLERMOZ. - Merci, Madame la Maire, chers collègues.

Il ne reste plus grand chose à dire sans répéter de trop ce que vient de dire notre collègue.

Le 93, rue Lauriston est un lieu de sinistre mémoire où ont été torturés et exécutés de nombreux résistants patriotes, ils s?ajoutent à la longue liste de la rue des Saussaies, de la cascade du bois de Boulogne, et bien d?autres. L?hôtel particulier situé 93, rue Lauriston, baptisé ?la carlingue?, comme il vient d?être dit, a été le quartier général de la Gestapo française dirigée par un truand Henri Lafont et un policier Pierre Bonny qui fut chassé de la police pour trafic d?influence et détournement de fonds.

En effet, Pierre Bonny fut mêlé à la plupart des scandales politico-financiers des années 1930, comme l?affaire Stavisky ou l?affaire du conseiller Prince. On ne peut oublier qu?il a été le policier qui dans l?affaire Seznec a bâti le dossier permettant d?accuser ce dernier qui devait passer vingt ans de sa vie au bagne de Cayenne. Et si le dossier Seznec vient d?être transmis à la Cour de révision c?est grâce au témoignage d?une déportée torturée rue Lauriston, Colette Nolle qui a mis l?accent sur le rôle d?un certain Gerdy. Or, on a retrouvé ce Gerdy aux cotés de Bonny dans ce syndicat du crime qu?était la Gestapo française, qui fut l?exécutrice des basses ?uvres des nazis, tout en bénéficiant de la plus grande impunité pour l?ensemble de ses actes criminels.

Les liens entre la grande pègre et le nazisme sont trop longtemps restés à la lisière des recherches historiques. Il est certain que leur développement, qui passe aussi par l?accès des chercheurs aux archives, apporterait des éclairages décisifs sur ce syndicat du crime et de la répression des résistants, qui sévissait au 93, rue Lauriston, chez nous, exécuté par des Français.

Il est très souhaitable que cette plaque soit installée à cet endroit pour rappeler la triste mémoire de ce lieu.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. Merci beaucoup, Jean VUILLERMOZ.

La parole est à Sylvain GAREL.

M. Sylvain GAREL. - Merci, Madame la Maire.

Je ne vais pas revenir sur les horreurs qui se sont passées au 93, rue Lauriston pendant la seconde guerre mondiale.

J?étais intervenu en 9e Commission et ensuite dans les discussions qui ont précédées le dernier Conseil pour que cette plaque précise un peu ce qui s?était passé. Il s?agit de la remise d?une plaque qui existait, il y a fort longtemps, sur cette maison et qui disait simplement : ?Ici, dans cette maison, ont été torturés des résistants entre 1940 et 1944?, ce qui laissait croire que c?étaient des Allemands qui les avaient torturés parce que, pour beaucoup de gens qui ne connaissent pas forcément les détails de la Seconde guerre mondiale, les gens qui torturaient les résistants étaient forcément des Allemands.

Comme il s?agissait en l?occurrence de Français, j?ai demandé à ce qu?il y ait des précisions. On a donc indiqué, dans la nouvelle formulation, que c?étaient des auxiliaires qui travaillaient pour la Gestapo. Ce qui me convient parfaitement.

Je corrigerai un propos de M. LE GARREC. Vichy n?y est pour rien car on est en zone occupée et ce n?est pas Vichy qui a constitué cette milice, ce sont des auxiliaires français qui ont travaillé directement pour la Gestapo allemande. C?est une organisation tout à fait particulière. On a demandé à d?anciens truands et à d?anciens policiers, révoqués de la police, de faire la sale besogne, de torturer et d?exécuter des gens. Ils se payaient en outre sur la bête. Ce ne sont donc pas seulement des patriotes et des résistants qui ont été tués dans cette villa, mais aussi des personnes à qui ces truands voulaient voler de l?argent.

Il est important, aujourd?hui, de bien préciser les événements, de ne pas écrire ?les Allemands?, mais ?les nazis?, de préciser quand ce sont des Français qui ont torturé des Français? Il faut être clair et il faut éviter de revenir à des affrontements nationalistes et montrer que la Seconde guerre mondiale est quelque chose de plus complexe que cela, avec des affrontements idéologiques et des guerres internes à chaque pays, en particulier en France.

Par conséquent, je suis satisfait que le texte de cette plaque ait été modifié.

En revanche, je n?avais pas demandé la précision de ?Bonny et Lafont?. Je n?ai pas d?avis sur la question. Les propos de M. LE GARREC sont à prendre en compte, en effet. Je ne sais pas s?il faut ajouter forcément les noms des deux chefs qui dirigeaient cet endroit. La mention précisant qu?il s?agissait d?auxiliaires français qui travaillaient pour la Gestapo me suffit.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. Merci, Monsieur GAREL.

Je donne la parole à Mme CHRISTIENNE pour répondre.

Mme Odette CHRISTIENNE, adjointe, au nom de la 9e Commission. - Chers collègues, les interventions lors des réunions de la 9e Commission autant qu?au cours des séances du Conseil de Paris, et aujourd?hui encore, traduisent quelques difficultés pour trouver un accord sur un texte court, mais suffisamment explicite pour restituer des faits singuliers dans leur horreur.

D?une part, de très nombreuses victimes n?étaient pas des résistants et, d?autre part, les malfaiteurs assassins étaient tous, pour la plupart, dépourvus d?opinions politiques. Ils étaient mus par la vénalité, l?intérêt du pouvoir que donne l?argent, et très rarement par une conviction idéologique.

Ainsi ont-ils prêté leur concours à l?occupant dans Paris. Ils se sont enrichis au détriment des victimes diverses, mais nous voulons mettre ici en évidence le rôle décisif d?un groupe dans la traque des résistants et le démantèlement des réseaux de résistance.

Après avoir géré pour le compte de la Wehrmacht un bureau d?achats destiné à approvisionner l?occupant en produits de tout genre, un ancien proxénète marseillais, Henri Chamberlain, alias Henri Lafont, installé au 93 de la rue Lauriston, entouré de trafiquants, d?aventuriers et de repris de justice, se met au service de la sécurité nazie pour traquer les résistants.

Lafont s?attache les services d?un ancien inspecteur de police, Bonny. Tout le gotha parisien, les hommes d?affaires, les journalistes célèbres fréquentent ces salons où les portraits d?Hitler et de Goering sont en bonne place. Ils s?enrichissent, pratiquant la corruption, l?intimidation, la torture au chalumeau et au scalpel. Ainsi ont-ils porté à la Résistance parisienne des coups bien plus terribles que ceux de l?occupant.

Lafont en fuite sera, je dois le signaler, à la Libération, dénoncé par un de ses amis, trafiquant, et il sera exécuté le 26 décembre 1944 en compagnie de Bonny.

Nous sommes tous d?accord pour rappeler ce qui s?est passé au 93, rue Lauriston et la discussion a tenté de temporiser pour trouver cette formule. Nous laissons ce qui figurait sur la plaque initiale, ?En hommage aux résistants torturés dans cette maison durant l?occupation, 1940-1944?, et nous ajoutons ?par des Français, agents auxiliaires de la Gestapo du groupe dit Bonny-Lafont?.

Pourquoi ajouter ?le groupe dit Bonny-Lafont? ? Comme je l?ai dit, ces plaques n?ont d?intérêt que par l?information portée aux populations du secteur, en particulier, aux enfants avec les professeurs des écoles.

Il y a des trajets qui sont des trajets mémoire. Il semble que le fait d?ajouter ces noms insiste bien sur le défaut d?idéologie et sur la corruption et le goût de l?argent. C?est encore une autre façon d?insister. Il ne s?agit pas de la Gestapo, il ne s?agit pas de collaborateurs, mais d?un groupe extrêmement particulier.

Alors que faire ? Je veux bien que l?on reporte une fois de plus, mais l?ajout des noms apporte cet impact particulier.

Je souhaiterais que l?on maintienne ?le groupe dit Bonny-Lafont?.

Par ailleurs, vous avez dit qu?il fallait ne plus rien occulter et écrire l?histoire. Nous essayons de mettre en place, avec le musée de la Résistance national de Champigny, un ouvrage sur les lieux de souffrance à Paris car celui-ci, qui a sa spécificité, n?est malheureusement pas le seul.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. Merci beaucoup, Madame CHRISTIENNE.

Faisons vite. Vous avez la parole, Monsieur LE GARREC.

M. Alain LE GARREC. - C?est très sérieux.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. Tout est sérieux.

M. Alain LE GARREC. - Je suis tout à fait d?accord avec Mme CHRISTIENNE pour que l?on inscrive ?Bonny-Lafont? car l?histoire retient malheureusement surtout leurs noms.

Mais je maintiens qu?il faudrait dire qu?avant la Libération, la République française les a fusillés. Vous ne l?avez pas dit de manière spécifique. Je crois qu?il faut inscrire : ?Fusillés en décembre 1944?. Ne donnons pas l?impression qu?il y a eu une impunité dans cette histoire et ne donnons pas l?impression que Bonny et Lafont sont rentrés chez eux, tranquillement. Il y en a trop eu au 93, rue Lauriston.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. - Je crois que ces propositions se gèrent en amont, en Commission ou pendant le travail qui précède la Commission. Ce n?est plus lorsque l?on arrive en séance du Conseil de Paris, avec notamment un amendement qui précise : ?En hommage aux résistants torturés dans cette maison durant l?occupation, 1940-1944, par des Français, agents auxiliaires de la Gestapo, du groupe dit Bonny-Laffont?. Il me semble que l?information est suffisamment complète.

En conséquence, je ne suis pas d?accord pour qu?il y ait des amendements aux amendements déposés en séance. Tout cela est en effet extrêmement sérieux.

Pour l?heure, je souhaite mettre aux voix l?amendement n° 54 présenté par l?Exécutif.

(Mouvements divers dans l?hémicycle).

Non, on ne dépose pas des amendements ainsi en séance. Ce n?est pas conforme. Cela peut être refusé par l?Assemblée. En tout état de cause, il n?y a pas d?amendement écrit. Il n?y a rien du tout. C?est une déclaration.

Non, nous n?allons pas nous diviser sur ce point.

Je crois que chacun a dit très précisément qu?il voulait que l?information soit complète sur cette plaque. Mme CHRISTIENNE a répondu et l?information me paraît complète. Cela ne me paraît pas une bonne façon de travailler. Pardonnez-moi, mais ce genre d?amendement doit être vu en amont.

Oui, Monsieur NAJDOVSKI.

M. Christophe NAJDOVSKI. - Je n?entre pas dans le fond du dossier, mais je voulais préciser qu?il est possible, en séance, de déposer des sous-amendements.

Voilà. Maintenant, ce que vous avez dit sur ce dossier-là est accepté par tous. Ce serait une mauvaise méthode que de devoir le faire sur ce dossier.

Mme Anne HIDALGO, première adjointe, présidente. Merci, Monsieur NAJDOVSKI.

Je mets aux voix, à main levée, le projet d?amendement n° 54 déposé l?Exécutif.

Qui est pour ?

Contre ?

Abstentions ?

Le projet d?amendement n° 54 est adopté.

Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération DAC 289 ainsi amendé.

Qui est pour ?

Contre ?

Abstentions ?

Le projet de délibération amendé est adopté. (2005, DAC 289).

Mes chers collègues, je vous propose de suspendre la séance jusqu?à 14 heures 30.

Bon appétit.